Ceux qui avaient averti Washington et Londres de leur intention erronée d'entrer en Irak ont également reconnu la validité des élections, en éprouvant une certaine gêne. Nous partageons également leur gêne. Ce qui a eu lieu est le moindre mal. Les élections représentent, au moins, une chance préludant au prochain départ des "libérateurs-occupants", dont le succès réel se réduit à ceci: Saddam Hussein est en prison et, pour la joie de la Maison Blanche, le célèbre portrait de Bush-père n'est plus piétiné par les touristes.
Pour le reste, les Etats-Unis ont essuyé un échec foudroyant. La défaite dans une guerre n'équivaut pas forcément à la capitulation. La défaite est éprouvée au moment où il devient évident que la guerre ne peut être gagnée. Les vaincus partent parfois avec dignité: c'est ce qu'ont fait les Français en quittant l'Algérie. Parfois, on part en se battant contre l'adversaire jusqu'au dernier moment, comme l'ont fait les Russes, en se retirant d'Afghanistan. Parfois, on part en courant: les Américains se sont ainsi retirés du Vietnam. Je pense que les Américains et les Britanniques quitteront l'Irak aux sons victorieux des fanfares, pour dissimuler leur défaite.
Il ne sied pas à la Russie de se réjouir, lorsque ses alliés de la coalition antiterroriste essuient des échecs, mais elle doit tirer des conclusions. Malheureusement, loin de diminuer, l'incursion en Irak a accru le potentiel terroriste du monde musulman. Quant à une politique efficace contre cette menace, elle fait toujours défaut.
Si les Américains n'ont pas subi de graves attaques depuis le 11 septembre, cela témoigne moins de l'efficacité de leurs mesures de protection, bien qu'elles aient joué leur rôle, que du fait qu'à présent les terroristes n'ont pas à aller bien loin pour tuer l'Américain. Il est là tout proche, on peut le viser dans les rues de Bagdad où il est arrivé lui-même. Calculez les pertes essuyées par les alliés dans la campagne irakienne et comparez-les aux pertes essuyées le 11 septembre. A en juger par les données officielles, quelque 3000 personnes ont péri dans les "tours-jumelles". Pendant la guerre en Irak, les Etats-Unis et leurs alliés ont déjà perdu plus de 1600 soldats. Mais, premièrement, ce chiffre ne tient pas compte des pertes parmi la population civile (il s'agit de dizaines de milliers de victimes civiles) et, l'essentiel, ce chiffre s'accroît quotidiennement. Il s'accroîtra, car à en juger par les déclarations faites, les Américains resteront en Irak après les élections pendant, au moins, deux ans.
D'ailleurs, la Russie doit réfléchir à ses propres problèmes, surtout les démocrates russes. Je me souviens d'un épisode. En entrant dans le bureau d'un des fonctionnaires démocrates russes (aujourd'hui, il est sénateur), je l'ai vu regarder, en se tenant la tête entre les mains, l'écran de télévision où les avions de l'OTAN bombardaient Belgrade. "Qu'est-ce qu'ils font? a-t-il marmonné. Ne comprennent-ils pas qu'ils bombardent les leurs? Combien de voix recueillerons-nous maintenant aux prochaines élections?" Il est à rappeler que l'Union des forces de droite (SPS) a critiqué alors sévèrement les bombardements sur la Yougoslavie, en pensant, naturellement, non pas au sort de Slobodan Milosevic, mais à son propre avenir.
Le tableau des élections irakiennes a été bien plus terrible. Au début du siècle dernier, le grand peintre russe de batailles Verechthaguine a peint son tableau génial ""Apothéose de la guerre" qui représente un immense amas de crânes. A propos, son oeuvre a beaucoup contribué à l'apparition du mouvement pacifiste international. Lorsqu'une exposition de Verechtchaguine a eu lieu en Allemagne avant la Première guerre mondiale, l'état-major général de ce pays a interdit aux officiers de s'y rendre, pour qu'elle ne puisse affecter leur moral. Ce qui a eu lieu ces jours-ci en Irak peut être qualifié, à juste raison, d'"Apothéose de la démocratie" qu'il faudrait également interdire de montrer aux jeunes démocrates, pour ne pas saper leur esprit libéral.
La responsabilité des problèmes de la démocratie russe incombe certainement, avant tout, aux démocrates russes qui ont commis un grand nombre d'erreurs pendant les réformes révolutionnaires, mais l'Occident a fait littéralement tout son possible en vue de compromettre cette notion aux yeux des citoyens russes. Après les critiques adressées à Moscou concernant les élections en Tchétchénie ou les paroles peu flatteuses prononcées sur l'ingérence du Kremlin dans les affaires ukrainiennes, l'"apothéose de la démocratie" en Irak a manifesté si éloquemment une conception à géométrie variable de l'Occident qu'elle ne peut pas ne pas compromettre la démocratie et les démocrates".
Encore deux élections " démocratiques " de ce genre et l'occidentophile national sera inscrit dans le "Livre rouge", ou bien il faudra le classer parmi les derniers Mohicans. La question est de savoir si l'Occident, la Russie et la véritable démocratie y gagneront.