La Russie est aujourd'hui autant préoccupée par l'idée d'amortir au plus vite ses dettes extérieures qu'elle semble ne pas se réjouir de ses propres succès sur le marché financier mondial, car ces succès risquent de compromettre son objectif essentiel, celui de se débarrasser de ses dettes.
L'exemple le plus convaincant est la réaction des responsables russes à une nouvelle venant des États-Unis. Il y a peu, la banque d'investissement américaine Lehman Brothers a annoncé son intention de modifier les règles de calcul de ses indices obligataires. Grâce à la nouvelle méthodologie, aux créances les plus fiables incorporées au Global Aggregate Index de Lehman Brothers peuvent s'ajouter 58 nouveaux titres classés "investment grade" et possédant une capitalisation globale de 36,7 milliards de dollars US, selon des spécialistes. La Russie se met ainsi en ligne de mire: rien que ses eurobonds représentent presque 30 milliards de dollars en valeur nominale. Une fois incorporée dans les indices de la banque américaine, la Russie se hisserait au rang des principaux émetteurs de créances, comme Ford, General Electric et General Motors. Bien que la nouvelle méthodologie n'entre en vigueur qu'à l'été prochain, l'intérêt pour les créances russes commence à croître.
À l'heure actuelle, près de 38 milliards de dollars de la dette russe circulent sur le marché sous forme d'obligations. Une fois les créances intégrées dans les indices prestigieux, leur valeur montera en flèche. Il sera alors infiniment plus compliqué et plus onéreux pour le budget russe de racheter les eurobonds aux investisseurs privés, alors que la Russie s'emploie actuellement à racheter ses créances avant terme.
Le triomphe sur le marché mondial de l'investissement n'a donc pas enthousiasmé les autorités russes. Au contraire, elles sont plutôt enclines à freiner l'intégration dans la liste prestigieuse. L'une des conditions requises pour accéder aux indices de Lehman Brothers consiste à faire enregistrer les émissions en conformité avec les impératifs de la US Securities & Exchange Commission (SEC). La Russie ne l'a pas encore fait, et on sait, selon des sources dignes de foi, que les ministres russes n'ont pas l'intention de pousser les choses.
Rien d'étonnant. Car la Russie s'est fixée pour objectif de se débarrasser au plus vite du fardeau des dettes, de passer du statut de débiteur des années 1990 à celui de créancier net mondialement reconnu et membre à part entière du G-8. Elle envisage notamment d'amortir ses dettes avant terme, soit d'ici la fin de la décennie en cours.
À ce jour, la dette extérieure de la Russie s'élève à 120 milliards de dollars US. Le ministère russe des finances vient de dresser un nouveau plan de gestion de la dette et un calendrier de recouvrement anticipé grâce au fonds de stabilisation. Premièrement, il s'agit de recouvrer la partie la plus chère de la dette, celle envers les pays membres du club de Paris, soit environ 47 milliards de dollars, majorée au taux d'intérêt annuel de 7%. En 2005, selon le schéma ministériel, la Russie doit verser 10 milliards de dollars au lieu des 5,6 milliards prévus.
Selon le directeur du département de politique financière du ministère des finances, Alexeï Savatiouguine, la logique de la nouvelle approche se résume à ceci: d'ici la fin de 2005, la dette sera ramenée à 100 milliards de dollars, ou à 93 milliards selon le scénario anticipé. Ainsi, rien qu'en 2005, le recouvrement anticipé de la dette envers le club de Paris permettrait d'économiser environ 0,5 milliard de dollars ou presque 2 milliards d'ici deux ans.
Toutefois, les responsables russes ne parviennent toujours pas à un compromis avec le club de Paris. Selon Sergueï Stortchak, chef du département des relations financières extérieures au ministère des finances, Moscou n'est pas satisfait par les conditions que lui imposent les créanciers. C'est l'Allemagne, le premier créancier de la Russie (plus de 20 milliards de dollars), qui complique les choses. Encore en juin dernier, le ministère allemand des finances a vendu à des investisseurs une série de valeurs attachées aux créances russes contre 5 milliards d'euros avec remise de 10%.
La Russie avait espéré une remise semblable pour racheter ses créances. Mais le créancier insiste sur un prix beaucoup plus élevé sous prétexte que les titres allemands ont fortement augmenté en valeur depuis l'émission et coûtent environ 123% de leur valeur nominale. Au lieu d'accorder une remise, il réclame donc un intérêt élevé. Par ailleurs, tous constatent à l'unanimité que la Russie, avec son excédent budgétaire de presque 5%, n'est pas de loin un pays pauvre pour espérer une remise.
Les pays membres du club de Paris mènent donc un ordinaire marchandage, et la Russie n'a pas à faire traîner les choses en longueur. Encore un peu et l'Allemagne vendra une nouvelle portion d'actifs publics parmi lesquels les créances russes. En octobre dernier, le ministre allemand des finances Hans Eichel avançait ces projets dans le but de réduire le déficit budgétaire.