Le grand et généreux peuple américain dans toute sa naïve splendeur

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MOSCOU, 25 janvier - par Piotr Romanov, commentateur politique RIA Novosti.

Dans son deuxième discours d'investiture, George W. Bush s'est adressé au monde entier en faisant la ferme promesse de soutenir la Liberté et la Démocratie partout où ces valeurs sont menacées. La Russie ne semble pas échapper à ce "partout". Des remarques à l'encontre de Vladimir Poutine émanent en permanence de l'administration américaine. Les dernières indications sur l'"immaturité" de la démocratie russe ont été exprimées par Condoleezza Rice au moment de sa nomination au poste de secrétaire d'État.

Il y a là autant matière à se vexer qu'à réfléchir. Mais, pour commencer, jetons un coup d'œil sur l'histoire.

Le sentiment d'être le messie démocratique est inhérent aux Américains depuis la naissance de leur pays, même si les pères fondateurs des États-Unis ne figurent pas dans l'Évangile parmi les saints apôtres.

Leur emphase a parfois été burlesque. À la veille de la révolution de 1917, un certain George Kennan faisait des conférences sur la Russie tsariste en entrant en scène pieds nus, menotté et en tenue de prisonnier. Il considérait comme des personnages positifs les paysans défenseurs de la démocratie chantant la Marseillaise. Une de ses anecdotes connut un succès retentissant ; elle racontait comment des détenus politiques faisaient glisser des morceaux de caleçons de flanelle rouge et de mouchoirs bleus-blancs dans les tuyaux de plomberie qui reliaient leurs cellules afin d'inciter leurs confrères à agiter aux fenêtres des drapeaux américains, le jour du 4 juillet, pour agacer les autorités.

Faut-il s'étonner ainsi que la révolution d'octobre 1917 ait quelque peu déçu le président Wilson?

Au cours du siècle écoulé, son poids économique et technologique s'affermissant, l'Amérique est psychologiquement restée telle qu'elle avait été, un messie obstiné et sûr de son infaillibilité. Même le syndrome vietnamien n'a pas su éradiquer ce sentiment. Serait-il incurable?

Dans ce contexte les promesses de Bush ne semblent pas optimistes. Il a déjà commis suffisamment d'erreurs lors du premier mandat de son messianisme. Libéré de talibans, l'Afghanistan a fleuri, mais ses fleurs sont celles du pavot. Le démocrate Hamid Karzaï contrôle légalement la capitale, et les chefs de guerre, toujours illégalement, le reste du pays et le trafic de drogue.

À en juger par la façon dont les États-Unis présentaient la situation en Irak à la communauté internationale, là aussi ils n'ont pas tant réfléchi qu'ils ont cru en eux-mêmes et en leur rôle. Résultat, nous avons ce que nous avons en Irak.

D'ailleurs, certaines de leurs idées sont passées en douceur. Ainsi, c'est l'ambassadeur américain qui a contribué à l'arrivée au pouvoir de "démocrates" en Géorgie. Mais la république caucasienne a elle aussi sa spécificité, ce dont témoigne la conclusion des experts européens: "En Géorgie, le pouvoir présidentiel est trop fort, alors que l'opposition parlementaire est pratiquement absente, la société civile est faible, la justice n'est pas indépendante, la démocratie locale est sous-développée, et les médias s'autocensurent".

Enfin, le dernier acquis est la révolution "orange" en Ukraine. La démocratie semble l'avoir emporté mais, hélas, un pays fortement divisé a fait son apparition en Europe, et même si l'Ukraine maintient son intégrité, c'est l'âme du peuple qui est désormais partagée. Il faudra des décennies pour éteindre la haine des Ukrainiens de l'est envers ceux de l'ouest.

Le tsar russe, les talibans en Afghanistan, Saddam en Irak, Chevardnadze en Géorgie et Koutchma en Ukraine n'étaient guère épris de liberté ou de démocratie. Partout, cependant, le remède s'est avéré pire que le mal.

Bien sûr, pour un bon nombre de raisons, la Russie ne fait pas partie de la liste et, contrairement aux autres, elle peut écouter les conseils de Washington en toute tranquillité. Mais il y a un autre problème, typiquement russe. Si les Américains s'obstinent à défendre la démocratie, les Russes avec autant de ferveur ne cessent d'affirmer leur rôle unique dans la protection des valeurs spirituelles. Ainsi, les Russes peuvent apprendre à vivre aux Américains aussi bien que les Américains apprennent à vivre aux Russes. Pour un simple Russe, l'Américain s'est depuis belle lurette noyé dans son mercantilisme.

En apprenant le triomphe de la révolution de février 1917 en Russie, le président Wilson a écrit: "Le grand et généreux peuple russe dans sa naïve splendeur et puissance doit rejoindre les forces qui se battent pour la liberté". Fait curieux, l'ancien locataire de la Maison blanche croyait sincèrement qu'il complimentait la Russie en évoquant sa "naïveté". Mais il ne se doutait pas, semble-t-il, que ce mot caractérisait on ne peut mieux ses concitoyens: "Le grand et généreux peuple américain dans sa naïve splendeur et puissance". Qui dirait mieux?

La grandeur, la générosité et la naïveté sont effectivement inhérentes à la Russie aussi bien qu'aux États-Unis. Reste à savoir dans quelle mesure cette naïveté des deux grandes puissances est inoffensive pour les autres? Et si elle sera enfin suivie de la maturité?

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