Le Prix "Triomphe" est critiqué dans les milieux artistiques de la société russe, car, au fil des années, son jury inamovible patronné par Zoia Bogouslavskaia, critique d'arts, couronne de lauriers les gens certainement bien méritants, mais dont la plupart ont déjà perdu depuis longtemps leur potentiel créatif. Depuis 13 années qu'existe le Prix, le nombre de ces triomphateurs a dépassé la quarantaine.
Les critiques les plus farouches ont dit et écrit que le prix s'était transformé en une sorte de pension qui aide les stars décaties à vivre d'une manière décente leurs dernières années. Au lieu d'être un stimulant pour les artistes, le prix se transforme en acte de bienfaisance à l'instar de l'Armée du salut. Les critiques ont cité avec plaisir Mark Twain: "Il vaut mieux être un jeune chien qu'un vieil oiseau paradisiaque".
Notons à l'honneur des organisateurs de la cérémonie que cette tendance a été remarquée dans leur cercle étroit et ils ont pris la décision suivante: chaque membre du jury choisit un nom digne, à son avis, parmi les jeunes artistes, et le proclame, à ses risques et périls, lauréat du petit Prix "Triomphe". Ce choix n'est pas discuté. Menant une polémique secrète avec les critiques qui reprochent au prix sa complaisance prévisible, les organisateurs ont même décidé d'annoncer d'abord les jeunes lauréats.
En fin de compte, cette année, les jeunes stars éclatantes de la culture russe sont devenus lauréats du petit prix "Triomphe": les actrices Polina Koutepova, Inga Oboldina et Xenia Rappoport, le chef d'orchestre d'opéra Dmitri Tcherniakov, la pianiste Xenia Bachmet, la soliste du groupe "Notchnye snaïpery" Dina Arbenina, le poète Dmitri Tonkonogov, la ballerine AnnaNikoulina et l'acteur Kirill Pirogov du "Studio de Fomenko". Cette liste comporte les jeunes qui suivent une orientation classique: par exemple, Polina Koutepova interprète les rôles du répertoire traditionnel, elle est l'actrice du théâtre psychologique russe de Tchékhov. Par contre, Dina Arbenina fait partie du groupe épatant "Notchnye snaïpery" où la fougue, l'énergie et le défi l'emportent sur l'incarnation des images.
Naturellement, il y eut aussi le Grand Prix. Cette fois-ci, 50 000 dollars ont été attribués au peintre décorateur Serguei Barkhine, au metteur en scène Kama Guinkas, à la ballerine Ouliana Lopatkina, au chef d'orchestre Viktor Popov et au réalisateur Marlen Khoutsiev.
En menant une analyse comparative entre la liste des candidats au petit prix et les vainqueurs du Grand prix, on verra que le peintre décorateur Serguei Barkhine est la figure la plus époustouflante et imprévisible. C'est une des figures les plus impressionnantes du beau monde théâtral de Moscou, un homme à l'esprit fin à l'instar de celui d'Oscar Wilde, un amateur de paradoxes, un véritable diamant noir de l'élite de Moscou. Son élégance exquise se marie à l'amour du travail bien fait. La maîtrise avec laquelle il a fait les décors pour les spectacles "Moine noir" ou "Prince heureux" au Théâtre du jeune spectateur est digne de toutes les louanges et a déjà marqué l'histoire des arts par son impact.
La place du patriarche parmi les lauréats du prix est certainement occupée par le réalisateur Marlen Khoutsiev, dont le talent a brillé dans le film "Printemps dans la rue Zaretchnaia" (années 50 du siècle dernier) et qui a définitivement renforcé sa gloire par les films légendaires "J'ai vingt ans" et "Pluie de juillet". Ses films réalisés plus tard, par exemple, "Postface" et "Infinitas" n'ont pas connu un tel succès. D'ailleurs, les mêmes antipodes sont présents dans la composition du jury constitué de stars comme Alla Demidova, Vassili Aksenov, Serguei Bodrov, Youri Bachmet, Vladimir Vassiliev, Ekaterina Maximova, Oleg Menchikov et Oleg Tabakov. Le rôle d'initiateur de propositions et de décisions inattendues est joué par l'acteur et metteur en scène principal du MKHT (Théâtre d'Art de Moscou) Oleg Tabakov, celui de gardien des traditions, probablement, par l'écrivain Andrei Bitov.
L'exposition d'oeuvres de Natalia Nesterova, dont l'ouverture à la Galerie Tretiakov a coïncidé avec la remise des prix, est, à mon avis, une réaction à la critique énoncée à l'adresse du prix. Nous y voyons la puissance du jeune talent, bien que ces oeuvres datent des années 70. La Galerie Tretiakov a déjà acquis certaines toiles de Natalia Nesterova. Son exposition présente est un billet pour la pérennité.
Natalia Nesterova reste au niveau des impératifs du temps et conserve une sensibilité contemporaine étonnante. Passant parfois devant sa mansarde dans une ruelle d'Arbat où se trouve son studio, je me demande: où est-elle, à Moscou ou à New York? Le fait est que Natalia Nestorova vit dans les deux villes. Elle aime beaucoup New York où elle dispose aussi d'un studio. L'atmosphère de cette Babylone américaine confère à ses oeuvres un dynamisme extraordinaire. Cette fois, à l'exposition qui s'est ouverte à la Galerie Tretiakov, les Moscovites verront pour la première fois ses toiles peintes outre-atlantique qui seront présentées aux Russes par le collectionneur et galeriste Alexandre Hertsman.