Les bénéficiaires des avantages en question se déclarent frustrés, prétendant que le montant de la compensation promise ne leur permet pas de disposer de la totalité des avantages et des services dont ils bénéficiaient précédemment. Et ils sont descendus dans la rue. Les autorités, elles, déclarent que les responsables de la situation difficile autour de la loi sur la monétisation des avantages, ce sont ceux qui sont chargés de l'appliquer.
Le but de la loi consiste à passer à l'aide ciblée sur les personnes qui en ont vraiment besoin. La répartition plus judicieuse des avantages devait assainir le budget.
Selon le principe de la gestion libérale de l'économie, tout a un prix et rien de peut être gratuit. Si dans la société quelqu'un bénéficie d'un avantage gracieux, cela signifie que quelqu'un d'autre doit mettre la main à la poche.
Au fond, de par sa nature, l'avantage est une récompense pour services rendus à la nation, et c'est sous cette forme que les avantages existaient en Union soviétique et existent dans de nombreux pays du monde. Cependant, de nos jours en Russie les bénéficiaires des avantages en nature sont quelque 40 millions. L'octroi d'avantages a pris ce caractère massif au début des années 1990, quand la désintégration du système soviétique et le début des transformations de marché avaient entraîné une chute sensible des revenus et du niveau de vie de la population.Pour redresser tant soit peu la situation l'Etat avait introduit des avantages en nature pour plusieurs catégories de population. C'est ainsi que la gratuité des transports en commun avait été accordée à la quasi-totalité des retraités.
C'est la raison pour laquelle un des objectifs de la monétisation consiste visiblement à réduire une fonction sociale qui n'est plus inhérente à l'Etat. C'est que l'économie en Russie est désormais une économie de marché, or, plusieurs de ses secteurs fonctionnent encore dans le cadre de l'ancien système socialiste. Par conséquent, la décision de supprimer l'octroi aussi massif d'avantages cadre parfaitement avec la conception libérale.
Cependant, dans le contexte où 18,7 pour cent de la population vivent sous le seuil de pauvreté et où au bas mot 20 autres pour cent de la population ont des revenus à peine supérieurs au minimum vital, ce genre d'expérience doit être mené avec une prudence extrême. Pour une bonne partie de la population, les produits et les services qui lui étaient accordés à prix réduits étaient non pas des biens superflus, mais une nécessité pressante.
Ces dernières années avaient été marquées par un recul du mouvement revendicatif et il avait semblé que la patience légendaire du Russe n'avait pas de limite. Toutefois, la monétisation des avantages en nature a été le catalyseur des processus qui s'étaient amassés ces dernières années dans la société russe, quand les prix des services communaux, des transports et de certains produits alimentaires s'étaient mis à grimper en flèche. Un potentiel de mécontentement s'était formé et la monétisation n'a fait qu'accélérer la montée de la tension sociale. Dans le même temps, cette loi a frappé les intérêts matériels concrets des gens et aussi l'idée qu'ils avaient de l'ordre social existant.
La monétisation des avantages implique une révision de l'ensemble du système social de l'Etat du moment que le centre fédéral se déleste sur les régions d'une bonne partie de l'aide aux catégories nécessiteuses. Et ce en l'absence de programme unifié de refonte du système. Dans chaque région le passage à la monétisation a ses spécificités.
Ainsi, les décisions du centre fédéral sont réalisées différemment et de manière inconsidérée. Les budgets régionaux sont tenus de prendre certains engagements sans pour autant disposer des ressources financières permettant de les tenir.
Deuxièmement, la monétisation des avantages accentue les différences entre les régions. En Russie seuls 10-11 pour cent des régions sont donatrices, toutes les autres sont subventionnées. Certaines régions relativement prospères (Moscou, Tioumen, Novgorod et Tchouvachie, par exemple) ont maintenu des avantages en nature, principalement la gratuité des transports en commun. Dans les autres régions les bénéficiaires des avantages se voient octroyer une compensation en espèces dont le montant varie en fonction des possibilités de l'entité de la Fédération. Tout ceci ne contribue bien sûr pas à l'égalisation du niveau de vie dans le pays.
La monétisation est un processus objectivement très compliqué. Ne serait-ce que parce que la Russie ne possède pas de mécanisme unique de recensement des bénéficiaires des avantages, ces personnes étant comptabilisées par des départements différents: ministère de la Défense, ministère de la Santé, etc. Cette loi mal ficelée a donc créé davantage de problèmes qu'elle n'en a réglé. Mais ce qui est pire, c'est qu'aux yeux de bon nombre de gens l'abandon par l'Etat d'une nouvelle portion de responsabilité sociale sur toile de fond d'économie anémique reposant sur les exportations des matières premières et d'inflation galopante n'est pas fait pour rehausser son prestige ni pour fortifier l'assurance du lendemain.