Que craint le plus Abramovitch: le tribunal suisse ou la société russe?

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MOSCOU (par Vladimir Simonov, commentateur politique de RIA-Novosti). Roman Abramovitch, l'un des hommes les plus riches de Russie, peut être traduit devant le tribunal suisse à la demande de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). La banque exige que Roman Abramovitch lui rembourse un crédit de 9 millions de livres sterling, soit environ 17 millions de dollars. Selon les renseignements, la BERD aurait à sa disposition des documents attestant que Roman Abramovitch a employé une partie du crédit de manière "inadéquate". Ainsi, on estime que le milliardaire a acquis pour cet argent deux des trois yachts qui lui appartiennent. Les avocats de la banque ont également un fax de Runicom S.A. ordonnant de verser 28 000 francs suisses pour les services d'une société de cosmétiques rendus à l'épouse de Roman Abramovitch, Irina. Pour l'instant, les juristes russes estiment peu élevées les chances de la BERD de gagner ce procès.

Il convient de rappeler que cette affaire avait déjà été examinée deux fois par les tribunaux russes et que la dernière décision avait été prise en 2002 en faveur de la BERD. Malheureusement pour la banque, le débiteur (la firme suisse Runicom S.A., principal trader et actionnaire de "Sibneft") avait tout de suite déposé son bilan. Ses actifs et ses fonctions passèrent à la nouvelle compagnie, Runicom Ltd, enregistrée à Gibraltar. Au cours du procès actuel, les avocats de la BERD ont l'intention de prouver que le véritable patron de la compagnie suisse et de celle de Gibraltar est Roman Abramovitch et Cie, et qu'il lui incombe donc de rembourser la créance.

Pour Roman Abramovitch et d'autres détenteurs russes de capitaux immenses, le danger n'émane pas tant du tribunal suisse que de la société russe. L'"oligarque" doit être jugé pour avoir dépensé des sommes injustement soustraites au peuple, en l'occurrence, le crédit d'une banque internationale destiné à assurer le développement de l'économie de toute la Russie. Le moment est fort mal choisi pour le procès de Roman Abramovitch, s'il a lieu effectivement, car il tombe avec les protestations des retraités russes contre la réforme des avantages sociaux. Dans le contexte d'un profond malaise social, le scandale qui a éclaté autour de l'oligarque est perçu par les citoyens démunis comme la preuve de détournements de fonds que le pouvoir aurait pu dépenser pour améliorer leur sort. Effectivement, personne n'a oublié la brusque chute du niveau de vie de millions de Russes à la charnière des années 80 et 90. Les rapports de marché existent depuis plus de dix ans, mais le niveau de vie d'un habitant russe sur cinq reste au-dessous du minimum vital officiel: environ 2 dollars par jour. Le coefficient "dix" qui montre de combien de fois les revenus des 10 % les plus riches dépasse ceux des 10 % les plus pauvres est encore plus criant. Il reste encore honteusement élevé en Russie: de 14,6 à 15 fois, selon les statistiques officielles. De l'avis de nombreux experts, compte tenu des revenus des riches obtenus dans "l'ombre", cet indice peut être supérieur à 30. Citons, à titre de comparaison, qu'il est de 4 à 5 fois inférieur aux Etats-Unis, en Europe et au Japon.

Certes, ce décalage du bien-être compromet la cohésion sociale. L'expérience enseigne que ce décalage est dangereux pour la stabilité de n'importe quel pays. Il est accueilli particulièrement douloureusement par les personnes âgées de Russie élevées dans les discours de justice sociale des communistes.

Le contraste frappant de la qualité de vie des riches et des pauvres crée en Russie un climat étouffant pour les entrepreneurs, en général, et pour les gros patrons, en particulier. L'économie de marché est compromise aux yeux de la population.

"Lorsqu'on cite le nom des grands entrepreneurs, 70 % de nos citoyens ont la main sur le pistolet", a dit Igor Jurgens, vice-président de l'Union des industriels et des entrepreneurs de Russie.

En observant cequi se passe dans l'espace de l'Union européenne, on en vient à la conclusion que le modèle actuel de l'économie de marché européenne se forme sous l'influence visible des valeurs comme l'égalité et la justice sociale. On y considère comme axiome que les succès des hommes d'affaires actuels doivent apporter une nouvelle qualité de vie et des avantages réels non seulement aux entrepreneurs, mais aussi à tous les acteurs du processus économique.

Cette idée trouve des adeptes de plus en plus nombreux parmi les hommes d'affaires russes. Ils emploient de plus en plus souvent le terme qui est à la mode aujourd'hui: la "responsabilité sociale des hommes d'affaires". Le Kremlin insiste également sur la responsabilité sociale de la nouvelle classe d'entrepreneurs. "Nous vous avons assuré le taux de l'impôt sur les revenus le plus bas d'Europe (13 %), nous avons annulé en 2004 l'impôt sur les ventes et la TVA, déclarent les représentants du pouvoir à toutes sortes de forums des hommes d'affaires. Cela étant, nous comptons sur une coopération plus étroite entre les entrepreneurs et l'Etat dans le règlement des problèmes sociaux urgents, en premier lieu, dans l'éradication de la pauvreté massive".

Cela ne veut pas dire que l'Etat propose un marchandage aux milieux d'affaires de Russie ou qu'il leur demande de lui accorder des aumônes. On essaie d'expliquer aux jeunes entrepreneurs russes qu'il y va de leur survie. L'économie de marché ne se développera normalement en Russie que si la société, y compris les pauvres, se persuade que ses avantages sont incontestables par rapport à l'économie planifiée, encore plus par rapport à la nationalisation, surtout aujourd'hui.

Récemment la responsabilité sociale était le sujet d'une conférence spécialement convoquée par la Chambre de commerce et d'industrie de Russie et à laquelle ont participé le président Vladimir Poutine et les entrepreneurs les plus réputés. La réaction prédominante de l'assistance était passive et prudente. De nombreux participants à la conférence ont interprété l'appel du président très étroitement: nous développons la production, nous créons des emplois, nous assurons la rémunération décente du travail et payons régulièrement les impôts. Que devons-nous faire encore? C'est là notre responsabilité sociale. Quant aux problèmes sociaux, c'est l'Etat qui doit s'en occuper, c'est sa fonction directe.

Les milieux d'affaires ont rappelé que les autorités n'avaient pas épuisé leurs possibilités en ce sens, loin s'en faut. Ainsi, le budget fédéral de 2004 a accordé moins de 15 % de ses fonds à l'enseignement, à la Santé, au soutien à apporter au progrès scientifique et technique, à la culture, aux arts, à la culture physique et à la politique sociale. Soit dit en passant l'entretien de l'appareil d'Etat a coûté bien plus cher. Par conséquent, la responsabilité sociale n'est pas encore devenue un principe vital pour les fonctionnaires. Faut-il reprocher la passivité aux hommes d'affaires?

Il est vrai, les milieux d'affaires commencent peu à peu à prendre conscience de l'impératif historique de leur coopération avec le pouvoir en vue d'assurer la renaissance sociale de la Russie. Sans se faire de la publicité, souvent de façon anonyme, de nombreux entrepreneurs aisés apportent leur soutien aux couches les plus pauvres de la population. Des fonds sociaux finalisés sont constitués, de nombreuses grandes entreprises assument les frais de construction des logements sur les territoires voisins et aident à financer les transports urbains, les écoles et la médecine locale.

Aux yeux de la population, l'oligarque cesse d'être un gaspilleur impudent de capitaux injustement accumulés et devient un citoyen influent du pays capable de compatir au sort de ses compatriotes moins chanceux.

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