Chaque culture, chaque civilisation, a ses bizarreries. Les Européens ont tout réglementé dès le moyen âge - ainsi, je me souviens que dans une ville allemande, on m'a servi du Riesling dans un verre portant des rainures (destinées à empêcher les doigts graisseux de glisser le long du récipient) dont le nombre était strictement fixé par une loi datant du XVIe siècle. En Russie - autre société, autres moeurs - on a toujours ignoré - sauf à l'époque de Lénine et au début de l'ère stalinienne - le principe d'inviolabilité de la vie privée.
Et chaque culture réagit à sa manière à l'injustice flagrante. Les Européens, avec leur traditionnel respect de la loi et du droit, s'adresseront directement au tribunal, où ils trouveront en fin de compte le moyen le plus adapté de défendre leur bon droit. La culture russe a ses traditions - et Saltykov-Chtchedrine, écrivain et administrateur de l'empire de la seconde moitié du XIXe siècle, fustigeait les lois russes en disant que leur inexécution compense leur sévérité. Le plus souvent, l'exécuteur de la loi, simple policier ou inspecteur, décide seul de ce qui est applicable et de ce qui ne l'est pas.
Il est vrai que ce genre de situation ne peut qu'engendrer la corruption. Ce contre quoi les médias ont mis en garde en commentant les lois sur la bière et sur le tabac. Et personne n'a jamais pensé un seul instant que ces lois adoptées par le parlement seraient appliquées. "La Russie n'est pas l'Europe", disent sagement les Russes, effrayés par la manière dont l'Europe (et les Etats-Unis) traite ses fumeurs, qui ne forment pas une catégorie minoritaire au sein de la société.
L'équilibre indispensable entre la liberté et son absence a toujours été recherché par toutes les sociétés. Et on comprend que les sociétés louchent les unes sur les autres, font des comparaisons, réfléchissent, quand elles n'empruntent pas tout simplement les libertés et les interdits des autres, en important par la même occasion leurs défauts et leurs erreurs.
L'expérience de la Russie pourrait servir d'exemple. Voici ce qui s'est passé avec la loi sur la bière: elle est intervenue à un moment politique difficile - la prise d'effet de la loi sur la monétisation des avantages. Et l'important n'est pas de disserter sur les responsabilités - celle du parlement qui a adopté cette loi bancale, ou celle des autorités locales, incapables de l'appliquer. Il est clair qu'interdire aux Russes de boire de la bière sur la voie publique était franchement risqué. Quant à instaurer une loi anti-tabac, même moins sévère que les équivalents européens, personne n'y songe sérieusement.
Les médias russes s'interrogent actuellement sur l'efficacité du système politique en gestation en Russie, système dans lequel le parti proprésidentiel adoptera rapidement et à l'unanimité des lois que "son" président leur retournera. Rappelons qu'auparavant on reprochait au parlement de discuter trop longtemps les lois avec l'opposition, au point de les bloquer parfois. Maintenant, c'est le contraire qui se produit. Mais la Russie saura mener à bien la réforme de son propre système, à l'instar des autres pays, pour lesquels les ajustements politiques sont pratique courante.
Mais le plus intéressant réside dans les tentatives d'importation par la Russie des interdits européens ou américains. Pour les observateurs, il est depuis longtemps évident que la législation anti-tabac est ouvertement répressive, sème la discorde au sein de la société, viole ouvertement les droits de l'homme. Et cela n'a pas dissuadé les législateurs russes d'adopter "leur" loi anti-tabac, et dans une certaine mesure "leur" loi anti-bière, en prenant comme modèle les législations étrangères, fût-ce en les édulcorant.
Mais les lois et autres réglementations de ce type sont souvent imposées par le biais de mécanismes économiques globaux. C'est ainsi que de nombreuses compagnies aériennes, et notamment Aéroflot, ont dû, à la fin des années 90, transformer les cabines des avions en "espaces non-fumeurs", sous peine de se voir retirer leur droit d'atterrissage, par exemple aux Etats-Unis.
Aucun Etat, aucune civilisation et aucune culture ne sont parfaits - c'est incontestable. Ce qui devrait nous inciter à tirer les enseignements des erreurs d'autrui, au lieu de les répéter. Et ceci ne concerne pas que la bière et le tabac. Mais pour le moment, dans de trop nombreux pays, les électeurs ont du mal à se départir de la conviction que leur expérience est un modèle pour les autres.
Des voyagistes m'ont confié que beaucoup de clients refusaient d'aller passer leurs vacances en Europe autant en raison du cours élevé de l'euro que de la législation répressive en matière de tabac. Ils prévoient une augmentation des flux de touristes en Russie - pays des hommes libres.