Les Ukrainiens ne pouvaient ne pas se retirer d'Irak

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MOSCOU. Par Viktor Litovkine, commentateur militaire de RIA-Novosti. La première mesure d'importance prise par de nouvelle présidence ukrainienne - et en même temps la dernière décidée par les autorités sortantes - a été de retirer le contingent national d'Irak.

Ce qui n'est pas, au fond, étonnant. L'explosion dans un dépôt de bombes d'aviation dans le Wasid, près d'El-Soweira, a tué sept militaires ukrainiens.

Encore un soldat ukrainien est décédé des suites de ses blessures à l'hôpital militaire américain à Bagdad, portant à 17 le nombre de morts dans le contingent ukrainien fort de 1 640 soldats et officiers depuis que Kiev participe à la coalition internationale de maintien de paix en Irak. Ajoutez-y un soldat kazakh tué dans cet incident tragique près d'El-Soweira. Six militaires ukrainiens et quatre kazakhs y ont été blessés. Le général Vladimir Mojarovski, commandant par intérim de l'armée de terre ukrainienne, estime que l'explosion dans le Wasid était "un acte planifié d'avance". Les experts militaires ukrainiens affirment qu'un engin installé dans une bombe a été mis en action à distance. Le Parquet ukrainien a lancé une enquête, alors que le président sortant, Leonid Koutchma, a ordonné aux ministères des Affaires étrangères et de la Défense de préparer le retrait ukrainien de l'Irak.

Opération qui coûtera à Kiev 1 million de dollars et pourra prendre quatre mois, jusqu'au milieu de 2005. Avant cet incident, le retrait du contingent était prévu pour fin 2005.

A Washington, la décision du président Koutchma a suscité un agacement non dissimulé. Un porte-parole du Département d'Etat, Adam Erely, a déjà fait savoir que cette décision devait être prise par le nouveau président et le nouveau gouvernement d'Ukraine, et non par Leonid Koutchma. Les Etats-Unis estiment, cite le fonctionnaire américain une agence de presse occidentale, que tout changement concernant le contingent ukrainien doit être réfléchi et réalisé en consultation étroite avec les forces de coalition.

Il n'est pas difficile de comprendre les raisons de cette nervosité de Washington. La déclaration sur le retrait du contingent ukrainien à la veille de l'inauguration du président George Bush, lequel, malgré tout, ne cache pas sa satisfaction du renversement du régime de Saddam Husseïn et est fier des succès de la démocratie dans ce pays, n'est pas un cadeau pour l'administration américaine car elle met en cause toutes ses paroles solennelles sur une victoire proche sur les terroristes irakiens et internationaux.

N'oublions pas que le président ukrainien nouvellement élu, Viktor Youchtchenko, insiste aussi, dans son programme électoral, sur le retrait du contingent ukrainien de l'Irak. D'ailleurs, cette mesure a été approuvée par le parlement du pays, la Rada suprême.

Mais le retrait prévu pour fin 2005 est une chose, et l'urgence avec laquelle il est préparé en est une autre. Urgence qui n'est pas sans rappeler la vitesse avec laquelle le gouvernement espagnol a mené une opération semblable au lendemain des explosions survenues dans un train de banlieue à Madrid le 11 mars 2004. Jusqu'ici, George Bush ne peut pardonner ce "cadeau" au gouvernement de José Luis Zapatero. Et que dire de Leonid Koutchma ? Il était toujours pris en grippe par la Maison-Blanche qui n'hésitait pas à accuser le président ukrainien de tous les pêchés imaginables, dont le soutien prétendument apporté par lui au dictateur irakien à qui Kiev aurait livré des radars mobiles.

N'empêche que ces radars - comme les armes chimiques, d'ailleurs, - n'ont jamais été détectés en Irak. Ce qui compte, c'est que Koutchma est resté, aux yeux de l'administration américaine, un "mauvais type". Ses tentatives pour améliorer les rapports avec les Etats-Unis en envoyant un contingent national en Mésopotamie n'ont pas été appréciées à leur juste valeur, bien que les critiques américaines à son endroit aient brusquement baissé d'intensité. Mais la Maison-Blanche ne lui oubliera jamais la tentative en vue d'épargner les vies des soldats ukrainiens qui meurent, tout compte fait, pour un autre pays.

Mais ni Koutchma, ni sa déclaration n'expliquaient pas tout, quelles que soient les causes du retrait envisagé : les pertes militaires démesurées dans cette guerre non déclarée contre des terroristes ou la décision présidentielle ou parlementaire. Tout simplement, l'opération d'occupation de l'Irak, conçue et menée par Washington, est dans une impasse. La Maison-Blanche ni ses alliés n'ont jamais réussi à créer en Irak un gouvernement, une armée et des forces de l'ordre tant soit peu efficaces. Même les élections législatives prévues pour fin janvier 2005 ne devraient pas, de l'avis de bon nombre d'observateurs, apporter la paix à ce pays. Elle n'arrive pas à aplanir les contradictions entre les deux plus grandes communautés religieuses irakiennes, les sunnites et les chiites, ni à régler le problème kurde. Elle ne peut engager dans la vie économique du pays aucun des grands groupes financiers de l'Orient arabe. Les entreprises américaines échouent dans leurs tentatives pour établir le contrôle total sur les richesses naturelles du pays : qui plus est, des actes de sabotage incessants sur les oléoducs et dans les raffineries mettent en cause tout investissement projeté dans ce secteur.

Mais, l'essentiel, ce sont les pertes de l'armée américaine de plus en plus lourdes : 463 tués et 2 687 blessés, dont 370 morts dues à des accidents, au 1er janvier 2004 et 1 350 Américains tués aujourd'hui. Ces sacrifices, au nom de quoi ont-ils été apportés ? Au nom de l'exportation de la démocratie ? Ces paroles sonnent beau mais elles sont très loin des réalités. Car au Moyen-Orient, il n'y aura pas de démocratie à l'américaine encore cent ans, sinon plus, même si le contingent américain, fort de 150 000 hommes, y reste. A supposer - et il y a toutes les raisons d'estimer qu'il en est ainsi - que tout cela a été fait pour contrôlerle pétrole du Proche-Orient et ses cours, là encore, le prix du baril sera trop lourd car il faudra qu'il soit mesuré en vies humaines aussi.

Mais ce prix a toujours une limite. Comme en Corée, au Vietnam et en Somalie, d'où les Etats-Unis s'étaient retirés sans y avoir remporté la victoire, pour ne pas dire plus.

Le problème est qu'il est impossible, pour l'armée américaine, de se retirer de l'Irak, ni aujourd'hui, ni dans un avenir lointain. Ce retrait signifierait non seulement la fin de la politique appliquée par Washington au Proche-Orient et en Asie centrale, mais aussi sa capitulation devant le terrorisme international lequel, qu'on le veuille ou non, a déployé, au lendemain de l'effondrement du régime de Saddam, une vaste offensive contre les forces de la coalition. Les Etats-Unis ne sauront lui céder de crainte de redonner des forces nouvelles aux terroristes de tout acabit. Car les explosions d'immeubles d'habitation à Moscou, d'un train de banlieue à Madrid et l'attaque aérienne contre le World Trade Center à New York et le Pentagone à Washington sembleront alors un jeu d'enfant.

A l'opposé de Kiev, Madrid et Amsterdam, mais aussi de Varsovie, Budapest et Sofia qui envisageraient eux aussi la retraite de leurs contingents, Washington ne peut s'y décider. D'où l'agacement avec lequel il accueille toute déclaration en ce sens. Seulement, des passions sont mauvaises conseillères.

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