Alors que le Fonds russe des biens fédéraux (RFFI) et le ministère de la justice continuent de délibérer sur les modalités de vente de Yuganskneftegaz, on attend que l'État se prononce définitivement sur le sort de la compagnie.
L'appel d'offres n'est pas encore lancé, mais il doit avoir lieu fin novembre, selon les données du RFFI. Sur commande du ministère de la justice, la banque d'investissement Dresdner Kleinwort Wasserstein (DrKW) a évalué la compagnie dans la fourchette de 14,7 à 17,3 milliards de dollars compte tenu des réclamations fiscales en vigueur. Le volume des actifs à vendre et leur prix ne sont pas annoncés non plus. Mais puisque, présentement, la dette de Yukos envers l'État s'élève à 3,73 milliards de dollars, beaucoup d'opérateurs n'excluent pas que de nouvelles réclamations fiscales pour 2002 et 2003 puissent encore surgir. Des représentants du ministère de la justice ont également annoncé leur intention d'appliquer un rabais de 60% sur le prix, et celui-ci, selon des analystes, pourrait équivaloir à la dette de Yukos.
Pressée de toutes parts, l'administration russe n'a rien décidé pour le moment au sujet des futurs propriétaires de Yuganskneftegaz. Il y a peu, des responsables de Washington se sont dits préoccupés par l'éventualité d'une vente de Yuganskneftegaz à un prix rabaissé. Selon le porte-parole du département américain Richard Boucher, cette vente pourrait altérer l'image des conditions des affaires en Russie aux yeux des entrepreneurs occidentaux. Ce n'est pas la première fois que le département d'État, exprimant les intérêts d'investisseurs américains, actionnaires minoritaires de Yukos, notifie ses préoccupations. Mais, en dépit du poids substantiel des actionnaires minoritaires étrangers, les autorités russes s'obstinent dans leur fermeté.
Pour confirmer les propos de représentants américains, l'agence de notation internationaleMoody's a abaissé la note fondamentale de Yukos de B1 à B2 et sa note d'émetteur de B2 à B3. Même si la situation autour de Yukos sème le pessimisme parmi les investisseurs, la plupart des experts ne doutent pas que les actifs de la compagnie soient vendus à bas prix. Selon l'ambassadeur de Russie aux États-Unis, Iouri Ouchakov, les entrepreneurs américains "ne sont pas enclins à dramatiser les choses contrairement aux médias". "Leurs approches sont plutôt réalistes: les hommes d'affaires comprennent qu'il s'agit de durcir la discipline fiscale", a déclaré le diplomate.
Selon Sergueï Souverov, de la banque Zenit, la réaction négative du marché à la situation autour de Yukos sera très probablement de courte durée: les liquidités en roubles sont abondantes, et les investisseurs stratégiques continuent de voir la Russie d'un bon oeil compte tenu du potentiel de celle-ci et d'une conjoncture macro-économique favorable. Somme toute, estime le patron du Service fédéral des marchés financiers, Oleg Viouguine, il se trouvera toujours quelqu'un qui aura envie de vendre ou acheter des actifs russes. La crise autour de Yukos n'a donc pas détruit l'intérêt des compagnies occidentales pour les actifs pétro-gaziers russes. Ce dont témoigne le récent achat par l'américain ConocoPhillips d'un bloc du pétrolier russe Lukoil.
Dans le même temps, Yukos ne dépose pas les armes. La compagnie a commencé à rembourser sa dette d'électricité à Tioumenenergo et a engagé la banque d'investissement JP Morgan pour évaluer les actifs de Yuganskneftegaz, malgré des avis selon lesquels les résultats de JP Morgan différeraient peu de ceux de DrKW.
Toutefois, des bruits de toutes sortes commencent à circuler. Le vice-ministre du développement économique et du commerce, Andreï Charonov, a déclaré qu'une compagnie affiliée à Gazprom pourrait participer à la vente aux enchères de Yuganskneftegaz.
Selon Mikhaïl Deliaguine, directeur de l'Institut des problèmes de la mondialisation, le grand favori de l'appel d'offres est Rosneft, car, d'une part, cela permettra de créer une grande compagnie pétrolière publique et, d'autre part, les autres compagnies comme Lukoil et Surgutneftegaz sont privées et veillent à leur réputation. La nomination d'Igor Setchine, l'intégration de Rosneft dans le giron de Gazprom et la fondation de Gazpromneft sont autant de préparatifs visant à créer une grosse compagnie pétrolière publique, affirme l'expert. D'après ses données, des officiels avaient déclaré que la part de l'État sur le marché du pétrole russe devrait passer de 4,5% à 20%. Cela veut dire que la nationalisation prochaine de Yuganskneftegaz est plus que probable.
L'avenir montrera à quel point ces prévisions sont justes. Toutefois, quelles que soient les modalités des prochaines enchères, les nouvelles sur Yukos sont entrées dans l'habitude, et cette vente n'exercerait pas d'impact négatif à long terme sur l'afflux de capitaux étrangers en Russie.