Une tonne sur sept des 76 millions de tonnes de céréales que la Russie a engrangées cette année sera vendue à l'étranger. Il y a six ans elle avait récolté une moisson près de trois fois moins importante. Dès cette année en association avec l'Ukraine et le Kazakhstan elle assurera 11 pour cent du marché céréalier mondial. A titre de comparaison disons qu'actuellement les Etats-Unis couvrent le quart des exportations mondiales de grain.
Les fermiers américains, canadiens, australiens, européens et autres sentent déjà dans leur cou le souffle de leurs concurrents des plaines eurasiatiques sans fin. Mais si un vent de panique ne souffle pas encore sur les marchés mondiaux, d'ici à 8-10 ans, si la croissance de la production céréalière se maintient, la part de ces grands Etats dans l'espace post-soviétique atteindra 20 pour cent. Après une absence de près d'un siècle, la Russie entend ainsi recouvrer son appellation de principal grenier européen.
Rappelons que le rendement moyen des céréales en Russie atteint à peine deux tonnes à l'hectare et que les rigueurs du climat de la Sibérie, de l'Oural méridional et d'une grande partie du Povoljié sont telles que la culture céréalière y est imprévisible et que toute l'agriculture du pays est dite risquée. Le ministre russe de l'Agriculture, Alexeï Gordeïev, est convaincu que si elle bénéficiait d'une aide publique appropriée la campagne pourrait réellement produire annuellement 120 millions de tonnes de céréales marchandes et d'en exporter 20 millions. Le fait que 75 pour cent des bénéfices réalisés dans l'agriculture russe proviennent de la vente des céréales milite en faveur du développement de ce secteur. Si la rentabilité de la production de viande de volaille atteint 18-20 pour cent et celle de viandes bovine et porcine 36 et 31 pour cent respectivement, elle est supérieure à 112 pour cent chez les céréaliers.
Le ministre mise donc sur l'association terres agricoles fertiles et bon marché, rapports de marché à la campagne, matériels et technologies agricoles occidentales. D'autant plus qu'en raison, ou plutôt grâce à une certaine pénurie d'engrais minéraux les céréales russes sont les plus propres d'Europe. Alexeï Gordeïev estime que le blé russe est de qualité identique au "produit écologiquement pur" si onéreux en Occident.
Le ministre de l'Agriculture est persuadé que les prix élevés des céréales dans le monde, dus à une demande croissante qui a entraîné ces dernières années une réduction de 25-30 pour cent des stocks des principaux pays céréaliers, sont un bon stimulant pour les agriculteurs russes. Les exportations permettent de fortifier l'agriculture russe qui connaît une croissance annuelle moyenne de 4,8 pour cent. Auparavant pendant 8 ans ce secteur avait régressé de 5,5 pour cent en moyenne l'an. Actuellement l'agriculture représente 6-7 pour cent du PIB du pays (12 pour cent aux Etats-Unis. Il est certain que les indices actuels seraient bien plus élevés si l'Etat se dotait plus rapidement d'une stratégie agricole à long terme, estime le ministre.
En Russie il faut durcir et affiner la réglementation des importations de produits alimentaires, surtout des importations subventionnées, de mauvaise qualité... Il faut cesser de faire entrer en Russie n'importe quoi, de prendre notre pays pour une poubelle. Il se félicite du durcissement des normes phytosanitaires russes étant donné qu'il dresse des barrières devant les exportateurs de produits alimentaires peu scrupuleux.
Il convient de relever que l'agriculture russe ne se développe pas uniquement grâce aux céréales. Les succès remportés par les éleveurs de volaille sont instructifs à cet égard. D'ici cinq à six ans la part de la viande de volaille importée sur le marché russe diminuera de moitié et tombera à 20 pour cent. Les Russes cesseront de passer pour "les plus gros mangeurs de poulets importés". Le volume du marché intérieur de la viande de volaille sera alors de 3-3,5 millions de tonnes (1 million en 2003). Le garant du succès de ce programme est la création dans le pays de grands élevages avicoles russes et étrangers, une augmentation sensible des investissements et l'implantation de technologies de pointe.
Dans la production de viande les succès sont moins notables. Les Russes n'ont pas encore atteint le niveau de la consommation d'avant 1991. Toutefois ici aussi des changements positifs sont observés, surtout en ce qui concerne l'introduction de races bovines et porcines hautement productives. Le secteur laitier et celui de la transformation de la viande ont été modernisés. C'est ainsi que le big business russe a réagi à l'augmentation du pouvoir d'achat de la population. Quant au commerce des produits alimentaires (47 pour cent), il est le plus volumineux du marché de détail russe (146 milliards de dollars en 2003) et dans les 5 années à venir il progressera de 12 pour cent l'an. Evidemment, nous sommes encore loin du marché de détail américain avec ses 2.500 milliards de dollars, mais nous nous rapprochons du marché allemand (360 milliards) et avons déjà dépassé l'espagnol...
Alexeï Gordeïev peut s'enorgueillir d'être le premier ministre russe de l'Agriculture à reprendre les exportations de céréales depuis près de cent ans. Il n'y a rien de plus humiliant que d'aller de par le monde la main tendue", dit-il.