L'humanité ne veut pas abandonner son rêve d'une source d'énergie intarissable et fonde ses espoirs sur la synthèse thermonucléaire dont, pour l'instant, seule la bombe à hydrogène utilise l'énergie. Dans la nature, cette réaction s'effectue au sein des astres. Elle est aussi la source d'énergie du Soleil.
Afin de prouver la possibilité de créer une centrale thermonucléaire, les chercheurs ont conçu un projet de réacteur pilote de fusion nucléaire, Iter ("voie" en latin), pour un montant de 4 milliards de dollars.
Ce projet auquel participent la Russie, les États-Unis, le Japon, la Chine, la République de Corée et l'Union européenne est prêt depuis longtemps, mais les participants n'arrivent toujours pas à fixer le lieu où s'effectuera la construction du réacteur international. Il ne reste à l'heure actuelle que deux candidatures: Cadarache, dans le sud de la France, et Rokkasho, au Japon. La première est soutenue par la Russie et la Chine, la seconde par les États-Unis et la Corée du Sud.
"Nous avons fait traîné en longueur cette question, avoue à RIA Novosti l'académicien Evgueni Velikhov, l'un des auteurs du projet. Elle aurait déjà pu être réglée il y a trois ans".
"Pour trancher le noeud gordien, l'Europe, diplomate, propose de soumettre le dossier de construction en France à l'examen du Conseil des ministres en y invitant ceux qui soutiennent la candidature européenne, explique-t-il. Une situation analogue se profile au Japon".
Mais l'essentiel pour le savant russe est de "maintenir l'unité". "S'il y a deux réacteurs, ce n'est pas grave, estime-t-il. Dès décembre 2003, la Russie a justement avancé cette initiative, celle de construire deux réacteurs, mais différents".
Nombreuses sont les tâches que l'on pourrait partager. "Le projet principal a pour mission d'étudier les processus qui se déroulent dans le réacteur et de tester les principales solutions technologiques", a-t-il dit, alors que les "dossiers secondaires", notamment relatifs à l'étude de nouveaux matériaux pour l'énergie thermonucléaire, pourraient trouver leurs solutions dans la deuxième installation.
On sait que le Japon et la France sont prêts à assumer 48% des dépenses s'ils hébergent le site. D'après une entente, le perdant prend à sa charge 12% des frais, le reste étant partagé entre les autres participants (10% chacun).
"La Russie a confirmé sa participation à hauteur de 10%", a dit l'académicien.
"Le rôle de la Russie est aujourd'hui très important car c'est elle qui tente depuis le début de nouer ces projets", a-t-il souligné.
Ce ne sont pas des propos lançés au hasard, car le projet a à sa base le tokamak, un appareil russe dont le nom, comme celui du spoutnik, est devenu international.
Le tokamak est une chambre toroïdale où un champ magnétique hyper puissant retient le plasma brûlant dont aucune matière ne supporterait le contact. C'est dans le plasma que se déroule la synthèse thermonucléaire, à savoir la fusion entre les noyaux d'isotopes de l'hydrogène, du deutérium et du tritium.
Le premier tokamak a été conçu en 1955 à Moscou et, pendant les quinze ans qui ont suivi, des études ont été menées dans la seule Union soviétique.
Un jour, on a demandé au père du tokamak, l'académicien Lev Artsimovitch (1909-1973): quand sera créée la première centrale thermonucléaire? "Quand l'humanité en aura besoin, ou un peu plus tôt", a-t-il répondu. Mais la tâche s'est avérée trop difficile. Vingt ans plus tard, un autre physicien russe connu, Boris Kadomtsev, affirmait que "l'utilisation pratique de l'énergie thermonucléaire sera possible vers la fin du XXe siècle". Il y a peu, le patron du nucléaire civil russe Alexandre Roumiantsev a indiqué un nouveau délai: "Vers la fin de ce siècle (le XXIe, ndlr) nous devrions passer à l'énergie thermonucléaire, et le premier courant de fréquence industrielle pourra être obtenu dans les années 30 ou 40".
L'histoire du tokamak international a débuté en 1978 quand le chef du programme thermonucléaire soviétique Evgueni Velikhov a proposé à l'AIEA de conjuguer les efforts des pays dotés des technologies nécessaires. Il était clair à l'époque qu'un seul pays ne pouvait y faire face.
Pour procéder à une fusion nucléaire, il faut obtenir un plasma de la température solaire qui se compte en dizaines de millions de degrés C, la concentrer et maintenir pendant une période assez longue. Pour l'instant, il est pratiquement impossible d'obtenir dans un seul appareil les température, densité et durée de vie requises du plasma.
Les chercheurs qui travaillent depuis 16 ans sur le projet Iter déplorent le retard causé par la sélection du chantier.
Les deux candidats, le Japon et la France, disposent chacun d'un large secteur nucléaire et espèrent que la construction d'un réacteur international sur leur terrain donnera un nouvel élan à leurs industries respectives. D'ailleurs, les centrales nucléaires assurent plus d'un tiers de l'énergie au Japon et près de 80% en France.
L'un des avantages de la centrale thermonucléaire par rapport à sa soeur nucléaire est la sécurité, estiment les savants. Selon l'académicien Vladimir Fortov, une centrale de ce type pourrait même être installée dans une région à population dense. Entre autres avantages, le savant cite son inutilité aux terroristes, car elle ne consommera pas de matières fissiles, mais de l'hydrogène inoffensif.
"Je pense que cette question sera réglée cette année, a poursuivi l'académicien Velikhov. Beaucoup dépendra de la présidentielle aux États-Unis. On voudrait bien avoir une première centrale thermonucléaire dans 30 ans. Il faut agir vite".
Evgueni Velikhov fait ressortir encore un élément important: "Aujourd'hui nous avons créé une sorte de "boucle" informationnelle qui fait le tour du globe en passant de Chicago via Amsterdam, l'Europe et la Russie à Khabarovsk, puis en Chine et enfin aux États-Unis. La République de Corée est en train de s'y connecter, et la participation japonaise est également envisageable. Cette "boucle" en fibre optique est l'environnement essentiel qui permettra de faire d'Iter un laboratoire global unique. Ce laboratoire est pratiquement créé et il se développera davantage. La Russie y a joué un rôle clé, quoique nous ne soyons pas les champions d'Internet".
Pour l'académicien, l'important est que ce rôle de la Russie soit maintenu et renforcé.