Le Concile de l'Église orthodoxe russe, l'organe ecclésiastique suprême qui se réunit tous les quatre ans, se déroule ces jours-ci à Moscou et au monastère de la Trinité-Saint-Serge. Au coeur du débat: la réunification avec l'Église russe de l'étranger.
La Russie kiévienne a adopté le christianisme il y a mille ans, en 988, sous le règne du prince Vladimir. Adorant jusque-là des idoles et surtout Peroun, le dieu de la foudre, les païens slaves ont été baptisés par la force, leurs idoles jetées dans les fleuves, et leurs prêtres chassés dans les forêts. Toutefois, il y avait dans ce baptême plus de calculs politiques que d'aspiration à la foi, la Russie voulant se hisser parmi les pays civilisés d'Europe et, en premier lieu, mériter l'amitié de Byzance dont la culture commençait à envahir le peuple barbare.
Les Russes accueillent le christianisme avec un enthousiasme et une passion immenses qui ont étonné les Byzantins. Cent ans plus tard, des dizaines d'églises en bois ont été construites dans les villes de la Russie ancienne, et la Bible est devenu le fondement de la jeune culture nationale. Les monastères, surtout celui de Kiev, revêtent désormais une importance particulière. Le rôle de ce dernier est comparable à celui que joueront la Sorbonne en France et Oxford en Angleterre. C'est le monastère de Kiev qui voit naître la pensée de l'élite religieuse, les premiers manuscrits et traductions des in-folio grecs, les annales relatant l'histoire, l'économie rationnelle et la morale dont le peuple comprenait déjà l'image sévère. Image de vie monastique qui joue jusqu'à nos jours un rôle exemplaire pour les Russes.
Pendant plusieurs centenaires la jeune Église est sous le patronage de Constantinople qui désigne le patriarche de toutes les Russies.
Au XIIIe siècle, les invasions tatares renforcent le rôle de l'Église qui demeure l'unique force unificatrice après la chute de l'État. 180 nouveaux monastères ont apparu dans un pays asservi pendant deux siècles. Le rôle leader dans la vie spirituelle des Russes revient désormais à un nouveau monastère, celui de la Trinité-Saint-Serge, construit dans les forêts perdues de la Russie centrale. Son fondateur, le moine Serge de Radonège, est le premier Russe à démontrer une sainteté exaltée. Grâce à son don divin, il guérit les malades incurables et, comme Moïse, découvre d'un coup de bâton une source d'eau en plein désert. Il donne notamment sa bénédiction au prince Dmitri Donskoï de Moscou pour la guerre contre les Tatars, et pour la première fois depuis plus de cent ans, les soldats russes reprennent le dessus sur la cavalerie tatare dans la bataille de Koulikovo.
Sans la laure de la Trinité-Saint-Serge, la Moscovie n'aurait jamais acquis sa puissance. La concentration des Russes autour de la Moscovie au XVe siècle marque le début d'une grande civilisation. Là encore, le phénomène de la vie monastique apporte des fruits étonnants: les icônes d'Andreï Roublev, les fresques de Théophane le Grec et de Dionysos, les premiers chefs-d'oeuvre de la culture russe qui ont la valeur mondiale.
L'occupation de Byzance par les Turcs en 1453 prive la Russie de son guide spirituel dont le patriarcat de Constantinople jouait le rôle. Bien que, pressentant l'effondrement de l'Empire bizantin, l'Église russe se décidât en 1448 à désigner elle-même son premier métropolite de Moscou et de toutes les Russies en confiant ce poste au métropolite Jonas, cette chute fait de la Russie l'héritière et la mère de l'orthodoxie mondiale.
Moscou se déclare ainsi la Troisième Rome.
La cour et la résidence du patriarche finissent par s'établir dans l'enceinte du Kremlin de Moscou en face du palais du tsar.
A cette époque historique, l'Église orthodoxe russe cesse d'exister en tant que force spirituelle à part et fait fusion avec le pouvoir de l'État. Le Kremlin devient une sorte de Vatican dont les chefs religieux jouent parfois un plus grand rôle que le monarque. L'Église se rapproche dangereusement des intrigues de la cour. L'époque d'Ivan le Terrible et du patriarche Nikon est l'une des périodes les plus dures de l'histoire ecclésiastique. Le tsar Ivan transfère la capitale spirituelle de Moscou à Alexandrovskaïa Sloboda où il se met à la tête d'un ordre belliqueux des "opritchniks" qui lui permet d'éliminer pratiquement toute la classe des boyards.
Le patriarche Nikon poursuit ces traditions absolutistes, mais déjà porte le coup contre l'Église elle-même: il abolit une série de rites traditionnels et corrige plusieurs livres liturgiques.
Les réformes de Nikon ont divisé l'Église russe, jusque-là unie, en deux camps: l'orthodoxie officielle et les vieux croyants. Une division qui a survécu jusqu'à nos jours. Bien que les vieux croyants soient relativement peu nombreux, ils ont joui et continuent de jouir d'une autorité immense dans la société, notamment par leurs critiques incessantes de l'Église officielle.
Pierre le Grand met fin à ce rapprochement du Kremlin et de l'église et construit une nouvelle capitale dans le nord du pays, Saint-Pétersbourg. Interdisant l'élection du patriarche, il met à la tête de l'Église un Saint Synode, multiplie les moqueries et les ostracismes vis-à-vis de l'Église et finit par la séparer de l'État. Dès lors, le pouvoir de l'Église ne s'étend qu'aux croyants.
Cet affaiblissement et l'assainissement parallèle de l'Église amènent à la naissance de nouveaux centres de pèlerinage, en règle générale loin de Moscou. Parmi les premiers, le monastère d'Optina qui voit s'établir une moinerie nouvelle, celle des "starets". C'est là où se déplace du Kremlin la force spirituelle de l'orthodoxie. De grands écrivains russes, dont Gogol et Tolstoï, y vont en pèlerinage.
Le nouveau père de l'orthodoxie russe est le moine Séraphin de Sarov doté à la fois de la force de François d'Assise et du don de Nostradamus. Des témoins l'ont vu caresser des ours qui venaient le voir dans son ermitage forestier. Avant de mourir, Séraphin laisse une lettre pour Nicolas II dans laquelle il prédit la révolution bien avant que ce dernier fût accédé au trône.
La révolution devient la page la plus horrible dans l'histoire millénaire de l'Église russe.
A l'époque de la révolution, la Russie avait l'air d'un État religieux: la seule ville de Moscou comptait plusieurs milliers d'églises, et tous les bourgs avaient au moins une église en pierre. Au cours des vingt ans qui ont suivi la révolution, la structure ecclésiastique du pays a été pratiquement supprimée, et des milliers de prêtres fusillés, dont le philosophe génial Pavel Florenski, le nombre global des victimes n'étant toujours pas établi. Paradoxe des persécutions contre l'Église, Staline était l'unique dirigeant du parti communiste qui avait une formation religieuse et qui, encore jeune, voulait devenir prêtre. Il a fait ses études dans un séminaire de Tiflis (aujourd'hui Tbilissi) et chantait dans un choeur religieux.
La catastrophe militaire des premières années de la Seconde Guerre mondiale oblige Staline à chercher l'appui moral de l'Église. En septembre 1943, le dictateur reçoit les métropolites qui avaient survécu aux persécutions.
L'Église commence ainsi à rentrer dans le giron de l'État.
L'effondrement de l'URSS en 1991 donne un nouvel élan à l'orthodoxie russe. La difficile renaissance de l'Église repose sur les épaules de l'actuel patriarche Alexis II. Des milliers d'églises et des centaines de monastères sont restaurés, et les traditions ecclésiastiques d'enseignement et de bienfaisance annoncent leur retour.
Aujourd'hui, l'Église orthodoxe russe compte 133 diocèses et plus de 23 000 paroisses, 637 monastères, dont 312 masculins et 325 féminins, 167 missions monastiques et 45 ermitages. Elle dénombre aussi cinq académies ecclésiastiques, 33 séminaires, 44 écoles, un institut de théologie, deux universités orthodoxes et plusieurs écoles de peinture d'icônes.
Sur unepopulation de 140 millions, un Russe sur deux se dit chrétien orthodoxe.
