Ces derniers jours des personnalités politiques, des ministres et des diplomates de nombreux pays ont exprimé à la Russie leur reconnaissance pour avoir décidé d'approuver la procédure de ratification du Protocole de Kyoto.
On comprend aisément la gratitude exprimée à la Russie par des représentants de l'Allemagne, de la France, de la Grande-Bretagne, de l'Italie, du Japon, de l'Espagne, de la Nouvelle-Zélande et d'autres pays. La Russie, tout comme les Etats-Unis depuis l'accession à la Maison-Blanche de l'administration républicaine de George W.Bush, passait pour un adversaire des processus entamés à Kyoto. Or, sans son aval, le Protocole de Kyoto ratifié par 122 autres pays ne saurait avoir la force d'un document international. Maintenant, plusieurs experts en matière de climat estiment bien plus favorables les perspectives d'établissement d'un contrôle international des rejets dans l'atmosphère de gaz à effet de serre.
C'est indéniable, la chose est aujourd'hui bien plus envisageable. Cependant, personnellement nous ne pouvons pas faire chorus avec les "optimistes de Kyoto". C'est que la position des Etats-Unis reste un facteur incontournable elle aussi. Et dans les mois à venir elle aura un impact, indirect certes, mais très sensible sur les décisions prises par la Russie.
En effet, lors de sa réunion du 30 septembre, le gouvernement russe n'a fait qu'une déclaration d'intention. Il s'est donné trois mois pour dresser la liste des mesures nécessaires pour la réalisation du Protocole de Kyoto. Ce n'est probablement qu'après que le président pourra officiellement soumettre le projet de loi approprié à la Douma (chambre basse du parlement) pour ratification, bien qu'officieusement des consultations sur le sort du protocole puissent s'engager avant au parlement russe.
Entre temps l'élection présidentielle aura eu lieu aux Etats-Unis et Moscou connaîtra parfaitement la position de son vainqueur en ce qui concerne le Protocole de Kyoto. D'ailleurs, cette position est d'ores et déjà bien connue: George W.Bush est catégoriquement opposé, John Kerry est plutôt pour que contre.
Cela a un rapport direct avec l'attitude qu'adoptera la Russie. Les adversaires des processus de Kyoto ont une influence très forte. Lors des dernières auditions parlementaires à la Douma les trois comités ayant demandé à ce que la question soit examinée se sont prononcés contre la ratification. Une telle unanimité sur une question internationale ne s'était pas observée au parlement russe depuis 1999, quand les députés au complet avaient voté une motion de protestation contre les bombardements de la Yougoslavie par l'OTAN.
Le président Vladimir Poutine réussira-t-il à faire changer d'avis le parlement? Il convient de prendre en compte le fait que pour le chef de l'Etat la ratification du protocole de Kyoto par la Russie figure à l'évidence parmi les engagements qu'il a personnellement pris devant les dirigeants de l'Union européenne. Au printemps dernier, après de longues années de négociations, l'UE avait ouvert à la Russie la voie conduisant à l'Organisation mondiale du commerce (OMC). En échange la Russie avait promis de contribuer à faire avancer le processus de Kyoto.
Vladimir Poutine tient parole et en Russie ce processus a commencé réellement à avancer. Et aussi paradoxal que ce soit, il aura les plus grandes chances de triompher si le 2 novembre 2004 les Américains réélisent le républicain George W.Bush.
Si les lobbyistes parlementaires de l'industrie nationale, pour qui le Protocole de Kyoto est un "Auschwitz économique", sont certains à cent pour cent que la ratification du document sera bloquée par l'administration républicaine, il sera bien plus facile de les convaincre de conclure le marché politique sous l'appellation conventionnelle "Kyoto en échange de l'OMC".
Loin de nous l'idée de penser que l'accession à la Maison-Blanche du démocrate John Kerry pourrait tempérer la volonté de Vladimir Poutine d'obtenir la ratification du Protocole de Kyoto par la Russie. Ne serait-ce que parce que le président russe est un ferme partisan de l'adhésion de la Russie à l'OMC et qu'en outre il tient à coeur la réputation de partenaire politique sûr et d'homme de parole dont il jouit auprès des dirigeants européens.
Toutefois, en qualité de président des Etats-Unis, de politique qui a promis de soulever des questions très désagréables pour la Russie (Tchétchénie, liberté de la presse et arsenaux nucléaires russes), John Kerry ne manquerait pas d'aiguillonner les isolationnistes russes, ceux-là même qui qualifient le Protocole de Kyoto d'Auschwitz économique. Alors seuls des efforts surhumains de Vladimir Poutine pourraient leur faire accepter la ratification du protocole sur les changements climatiques. La chose n'est pas irréalisable, certes, mais elle sera extrêmement malaisée.
D'ailleurs, dans le monde moderne en pleine mondialisation plus rien n'est facile. Il serait probablement intéressant aux électeurs américains de savoir que le 2 novembre ils voteront non seulement pour Bush ou Kerry, mais encore pour ou contre la ratification du Protocole de Kyoto par la Russie.