Premier saint de la guerre tchétchène

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MOSCOU (par Anatoli Korolev, commentateur politique de RIA-Novosti). Ces dix dernières années, l'Eglise orthodoxe russe a consacré parmi les saints martyrs environ 1500 prêtres et moines morts pendant la terreur bolchevique, mais elle a refusé de considérer comme martyr le soldat Evgueni Rodionov exécuté en Tchétchénie il y a huit ans, le 24 mai 1996. Ce refus a attiré de grands ennuis à l'église.

Tout d'abord, la mort d'Evgueni ne fut qu'une tragédie familiale.

Après avoir reçu un avis de désertion concernant son fils, Lioubov Rodionova mère du soldat en question, n'a pas cru à ce document et s'est rendue en Tchétchénie pour rechercher son fils. Elle a réussi l'incroyable: elle a retrouvé les Tchétchènes qui avaient capturé son fils et qui l'avaient ensuite exécuté. Rouslan Khaïkharov, commandant du détachement, a répété à la mère 17 fois, c'est-à-dire au cours de 17 rencontres, qu'elle avait mis au monde un mauvais fils qui avait refusé de se convertir à l'islam et de faire la guerre à la Russie aux côtés des séparatistes. Cela lui a valu d'être décapité. Pourtant, il aurait pu vivre. Evgueni a été exécuté le jour de son 19-ème anniversaire.

La mère a supplié Rouslan Khaïkharov de lui rendre le corps de son fils, ce à quoi il lui a répondu qu'il était prêt à vendre le corps et a fixé le prix. Cependant Lioubov Rodionova ne disposait pas de cette somme. Alors, elle a décidé de vendre son appartement. Les Tchétchènes qui ont de nombreuses connaissances à Moscou se sont occupés des formalités de la vente. Après avoir touché l'argent, Rouslan Khaïkharov a indiqué les endroits où étaient enterrés le corps d'Eugène et sa tête.

Lioubov Rodionova a reconnu le corps décapité d'Eugène par la croix que son fils portait depuis l'âge de 10 ans et dont il ne se séparait jamais.

La mère a rapatrié le corps et la tête de son fils en Russie et a enterré la dépouille au cimetière du village de Satino-Rousskoié, aux environs de Podolsk.

Evgueni Rodionov a été décoré à titre posthume de l'Ordre du courage.

Le destin de ce soldat serait resté ignoré de tous, si une équipe de la Télévision russe n'était arrivée, six ans après, dans ce village pour tourner un bref reportage relatant l'installation de la croix sur l'église restaurée. Les paroissiens ont fait connaître aux reporters l'exploit du fils et le courage de sa mère. Cette histoire a été le sujet d'un autre reportage à part.

Le monde orthodoxe l'a appris et, un an plus tard, le destin du soldat et sa tombe ont fait l'objet d'un culte, comme cela arrive souvent en Russie, lorsque les sentiments prennent le dessus sur la raison.

La mort du soldat devient une fête sacrée.

Les icônes du nouveau martyr Evgueni qui ont fait leur apparition représentent le soldat d'après photographie, la tête auréolée, vêtu d'un uniforme de garde-frontière et du maillot du marin. Des pèlerins se rendent à pied sur sa tombe. A présent, ils y sont transportés en autobus spéciaux. Une procession religieuse a lieu autour du cimetière. Des brochures évoquent l'exploit du soldat. La croix du soldat est conservée à l'église comme une relique sacrée. Enfin, l'écrivain Alexandre Prokhanov, un des leaders des slavophiles contemporains, rédacteur en chef du journal patriotique "Zavtra" ("Demain"), et l'association des croyants radicaux "Union des porte-bannières orthodoxes" ont officiellement demandé au Patriarche Alexis II de canoniser Evgueni Rodionov et de le classer parmi les nouveaux martyrs saints.

Après avoir étudié cette question pendant un an et demi, la commission de canonisation auprès du Saint-Synode a fait connaître sa décision: l'église refuse de considérer le destin d'Evgueni comme digne de la vénération par l'église.

Cette décision a provoqué une tempête d'indignation parmi les croyants russes et a divisé le clergé en deux camps: ceux qui soutiennent la décision de la commission et ceux qui sont indignés par son verdict.

Le prêtre Maxime Maximov, secrétaire de la commission de canonisation du Saint-Synode, a exposé la position du Synode dans la revue officielle de l'Eglise orthodoxe russe "Bulletin de l'Eglise". Ses thèses peuvent être résumées en trois points: les paroles de la mère sont l'unique preuve attestant que le soldat a été exécuté pour la foi or son amour maternel tend à faire de son fils un dieu; l'église russe n'a jamais canonisé les soldats tués à la guerre; les dures épreuves des nouveaux martyrs se sont achevées après la disparition du bolchevisme. Il a toutefois souligné qu'il est possible de vénérer le mort sans le canoniser.

Ceux qui critiquent la décision prise, par exemple, le célèbre prêtre Alexandre Chargounov, estiment que l'amour populaire suffit pour la vérité, que des miracles s'accomplissent sur la tombe d'Evgueni, que des malades y trouvent la guérison et les adversaires s'y réconcilient, que le soldat est mort non pas à la guerre, mais en captivité, qu'il est absurde d'estimer que le temps des martyrs est révolu.

Nous sommes en présence d'un cas rare où les deux parties ont raison, car la sainteté est une matière exceptionnelle de l'esprit qui naît dans l'atmosphère orageuse des débats: rappelons-nous de la venue du Christ et du sort des apôtres Pierre et Paul, dont la sainteté subit les épreuves les plus cruelles et qui a fait l'objet de débats animés durant les premiers siècles du christianisme. Par conséquent, dans ce cas, les débats sont d'autant plus fondés.

Qui plus est, l'esprit religieux russe existe depuis plus de mille ans en tant qu'union des contradictions où la rupture passionnée entre les païens et les chrétiens, les vieux croyants et les adeptes de Nikon, les orthodoxes et les évangélistes - paradoxe! - rend stable l'essentiel: la Foi. Plus les contradictions sont profondes, plus l'espace moral commun de la religion est ouvert.

Enfin, les débats au sujet du nouveau culte reflètent l'atmosphère de vie de l'église russe, la polyphonie bénéfique des avis qui s'est tue à l'époque de la violence et des persécutions afin de survivre.

Un dernier point.

Les croyants ont fait une collecte d'argent pour que la mère du soldat puisse racheter son appartement.

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