Alkhanov ne rappelle que très peu son prédécesseur Kadyrov qui avait une réputation marquante mais équivoque de chef tribal autoritaire, de guerrier qui s'est d'abord dressé contre les forces fédérales au cours de la première campagne tchétchène pour se ranger ensuite avec fermeté du côté de Moscou. Enfin, Akhmad Kadyrov était aussi, pour de nombreux Tchétchènes, une autorité religieuse qui s'opposait avec force à la pénétration du wahhabisme en Tchétchénie. C'est sous Kadyrov que le fardeau de la guerre contre les séparatistes a été endossé de plein gré par les Tchétchènes, par ceux qui dans leur majorité, comme leur président, avaient fait la guerre contre les forces fédérales.
Kadyrov était soutenu par le Kremlin et n'était populaire ni parmi la population de Russie, ni parmi de nombreux Tchétchènes, ni, d'autant plus, en Occident. L'explication est évidente. Le Kremlin avait du personnage une vision pragmatique : il était très utile à une certaine étape du règlement de la situation en Tchétchénie. Les émotions prédominaient pour beaucoup d'autres: certains ne pouvaient pas oublier dans quel camp il avait fait la guerre dans le passé tandis que les Tchétchènes qui n'appartenaient pas au même clan que lui l'observaient avec jalousie distribuer les postes d'Etat à ses proches. Quant à l'Occident, Kadyrov l'irritait comme homme politique "indigène" dur et nullement démocratique.
Le nouveau président est différent. Il a d'autres faiblesses et, potentiellement, une autre force. Tout d'abord, il n'a pas l'autorité de Kadyrov, ce qui est une faiblesse dans les conditions qui prévalent en Tchétchénie. La parole du feu président avait beaucoup de poids, ce qui n'est pas encore le cas pour Alkhanov. C'est peut-être pour cette raison qu'il a préféré ne pas se manifester sur la scène politique pendant les événements tragiques de Beslan, d'ailleurs comme d'autres hommes politiques russes beaucoup plus largement connus. Pour le moment il n'a à son actif que son passé, celui d'un bon ministre de l'Intérieur. Sur ce terrain, tout dépend de lui-même. La réputation est une chose qui s'acquiert.
Il peut faire beaucoup plus que Kadyrov. Au cours de la campagne électorale, il n'a pas hésité à fixer un objectif que tous les autres candidats à la présidence passaient pudiquement sous silence : réunir enfin la Tchétchénie déchirée par les contradictions entre les tribus, les clans et les familles. Pour la première fois il s'agissait non seulement des tâches du jour telles que la lutte contre la criminalité ou la reconstruction de l'économie ruinée mais aussi d'une réorganisation fondamentale du mode de vie séculaire qui constitue en réalité le principal problème qui empêche la Tchétchénie d'aller vers l'avant. Alkhanov a l'opportunité de devenir (s'il a assez de force, d'intelligence et de chance) le premier président hors clan, réellement pan-tchétchène, capable de franchir au moins le premier pas pour tirer la Tchétchénie de l'étau du passé. S'il y parvient, tous les autres problèmes disparaîtront d'eux-mêmes.