La Banque mondiale vient de publier un Rapport d'évaluation de la pauvreté en Russie. Les experts concluent que le paysage s'est considérablement amélioré depuis 1999 quand la paupérisation avait atteint son point culminant: vers 2002, la pauvreté a reculé de moitié en passant de 41,5 à 19,6%. Près de 30 millions de personnes ont ainsi amélioré leur situation. Mais la part des personnes démunies demeure élevée, et un Russe sur cinq vit toujours au-dessous du seuil de pauvreté. Selon les estimations de la Banque mondiale, la situation est surtout préoccupante dans la campagne: près de 30,4% de la population rurale vivent dans la pauvreté contre 15,7% de la population urbaine. Les moins de 16 ans sont exposés à un risque plus élevé de se retrouver au-dessous du seuil de pauvreté: le taux de pauvreté pour cette catégorie frise les 25%. Le rapport fait ressortir également les régions russes les plus pauvres que sont le Caucase du Nord, la Sibérie méridionale et le Centre.
Le gouvernement russe fait face aujourd'hui à un défi difficile à relever: réduire encore de moitié le nombre de pauvres d'ici en 2007. A en croire le rapport de la Banque mondiale, avec un croissance annuelle de la consommation à hauteur de 5%, la pauvreté doit réellement reculer à 10,2% de la population d'ici 2007. Par contre, elle ne reculera que d'un tiers si la consommation augmente de 3% par an, estiment les experts.
La Banque mondiale a ses recettes pour réduire la pauvreté russe. Parmi elles, la diversification de l'économie (qui affaiblira la dépendance du budget des prix pétroliers), une croissance économique stable, des actions plus ciblées en matière de lutte contre la pauvreté, la focalisation des aides sur les plus démunis et le changement des politiques sociales vis-à-vis des pauvres. La dernière recette prévoit notamment de redistribuer les avantages en introduisant le système de notation:les plus démunis recevront la note la plus élevée et, au contraire, les avantages seront à zéro pour les populations aisées.
Ces dix dernières années, la pauvreté en Russie est dans tous les esprits. Beaucoup d'organisations internationales, dont l'OIT, ont mené des recherches là-dessus. Mais rares étaient leurs conclusions et propositions auxquelles les autorités russes donnaient suite. En règle générale, la raison en est que les experts étrangers ne prenaient pas en compte la spécificité russe en appliquant dans leurs conclusions les normes internationales.
La Banque mondiale déclare cette fois-ci que son rapport se fondait sur une méthodologie particulière d'évaluation de la pauvreté - étude des budgets ménagers -, qui a à la base non pas les revenus, mais la consommation des ménages. On n'observe pas, cependant, d'écarts notables par rapport aux estimations d'experts russes. Il est peu probable donc que la Russie change sa méthodologie. De plus, les économistes de la Banque mondiale, en recherchant ceux qui avaient besoin d'une aide ciblée, ne prenaient pas en considération ce que les interrogés possédaient comme biens matériels: appartements, maisons de campagne ou potagers. Une particularité des pauvres en Russie est que beaucoup d'entre eux, disposant de faibles revenus et consommant peu, habitent dans un appartement cher du centre-ville et réclament des allocations.
La proposition de la Banque mondiale de redistribuer les avantages au profit des régions pauvres suscite des doutes elle aussi. Des études de spécialistes russes en témoignent: plus les fonds fédéraux sont versés aux régions, plus ces fonds échappent aux pauvres. Aujourd'hui, la pauvreté est essentiellement liée à la situation sur le marché de l'emploi. Si on jette un coup d'oeil sur les économies ménagères démunies (26% de la population), on verra qu'au moins un adulte dans la famille est sans emploi. Dans ces ménages le déficit des revenus se situent entre 70 et 80%. Il importe donc de ne pas redistribuer les avantages ce qui amène à un comportement parasitique de certains, mais de se concentrer à réduire le chômage dans les régions. La création de nouveaux emplois dans les régions aux indices de développement économique moyens pourrait réduire rapidement la pauvreté.
Un cas à part, la campagne. On y observe aujourd'hui un excès de ressources de main-d'oeuvre, une raison pour laquelle la pauvreté est devenue chronique. Les allocations, quelque ciblées qu'elles soient, ne feraient pas l'affaire, car elles devraient être versées à tout et chacun. Créer des emplois alternatifs serait cher. L'unique moyen de remédier à la situation rapidement et à peu de frais serait donc d'organiser une migration de main-d'oeuvre.
Les programmes sociaux existants sont inefficaces parce que la méthodologie de dépistage des plus démunis, mais aussi les démarches des institutions sociales russes sont autant inefficaces. On sait que leur priorité est de prêter assistance aux personnes âgées, handicapés et anciens combattants. En réalité, les pauvres ne tombent souvent dans aucune des catégories précitées et n'ont pas de leviers de pression sur la classe politique contrairement aux associations d'anciens combattants, de handicapés ou de victimes de l'accident nucléaire de Tchernobyl. Cette question relève l'unique compétence de l'État. Et comme le versement des avantages monétisés sera confié aux régions à partir du 1er janvier 2005, le contexte même de la lutte contre la pauvreté pourra changer de manière radicale.