Bien des experts ont entrevu dans cette décision du gouvernement une mesure importante appelée à refondre non seulement le marché des titres de Gazprom mais aussi tout le secteur énergétique.
Gazprom domine dans le secteur gazier russe car il est le plus gros producteur de gaz, possède les plus grandes réserves de cet hydrocarbure et détient toute l'infrastructure de base. L'année dernière, le holding a produit 540,2 milliards de mètres cubes de gaz, 10,2 millions de tonnes de condensé et 0,8 million de tonnes de pétrole. Autrement dit, les problèmes de ce secteur sont en fait ceux du holding. Or ils sont aujourd'hui considérables. Ses principaux gisements (Ourengboï, Yambourg et Medveji), déjà épuisés, voient leur production chuter. Un seul gisement de taille a été mis en service depuis ces dernières années : Zapolarni. Les investissements s'arrêtent là. Zapolarni atteindra son pic de production entre 2006 et 2010. Ensuite, quelques années plus tard, le holding, et par conséquent toute la Russie, devra faire face à une pénurie de gaz.
Pour pallier cette éventualité, il est nécessaire d'investir d'urgence des fonds très importants dans la mise en valeur d'autres gisements, tels que Yamal par exemple. Mais les programmes que la société est en train de réaliser se ramènent à l'investissement dans la construction de pipelines et dans le développement de l'infrastructure du transport. La découverte de nouveaux gisements de gaz requiert trois à quatre milliards de dollars de fonds supplémentaires par an. Une question cruciale se pose : où prendre cet argent ?
D'une part, côté positif, Gazprom a l'air d'une société prospère. Mais cette apparence est due uniquement à la conjoncture économique extérieure propice qui se traduit par les cours élevés du pétrole, et du gaz (ils sont très liés entre eux), sur le marché mondial. En effet, le budget adopté par le holding pour cette année a été établi en prenant pour référence le prix européen le plus élevé : 127 dollars les 1000 mètres cubes. Depuis ces quinze dernières années il n'a été constaté un prix annuel moyen aussi élevé qu'en 2001. En 1999 par exemple, le gaz se vendait 64 dollars les 1000 m3 seulement. Mais de telles chances sont passagères, en règle générale. On ne peut pas compter sur la stabilité de bénéfices fabuleux. Si le pétrole chute à 15-20 dollars le baril pour les contrats européens à long terme, le géant gazier subira des pertes égales à ses actuels frais de production.
D'autant plus que, d'autre part, la situation intérieure de Gazprom est loin d'être solide car la société est criblée de dettes. Pour résoudre les problèmes des écarts en caisse et de l'autofinancement le management émet régulièrement des engagements et débourse plus de 6 milliards de dollars par an pour régler les créanciers. Avant 2004 les paiements au titre d'amortissement de la dette dépassaient le coût du programme d'investissement. Selon les données d'octobre dernier, la dette du holding s'était accrue de 34%.
Pour cette raison la communauté gazière s'est mise à parler de la nécessité de restructurer Gazprom pour attirer des investissements supplémentaires et augmenter la production qui était en chute. En premier chef, pour assurer un milieu concurrentiel et libéraliser le marché des titres du holding. Autrement dit, il était nécessaire de supprimer le quota d'acquisition de ses actions par des non-résidents. Il est de 20% actuellement. On pensait qu'il se trouverait, parmi les étrangers, un investisseur stratégique qui donnerait une vie nouvelle à la société. Mais la libéralisation suppose le contrôle de l'Etat. A l'heure actuelle l'Etat détient 38,37% du capital social de Gazprom et 0,9% des actions de Rosgazifikatsia. Pour avoir un contrôle total, il lui faut détenir au moins 50% des actions plus une.
Que s'est-il donc passé la semaine dernière ? Le président Poutine a donné son aval à la proposition du gouvernement de céder à Gazprom la société Rosneft en échange des actions du Trésor inscrites au bilan de ses filiales (17,33%). C'est ce désir de renforcer le pouvoir de l'Etat sur Gazprom que les analystes ont pris pour une réforme du secteur. Cependant, si les dirigeants du pays avaient effectivement décidé de faire une révolution, ils l'auraient faite. Pour l'heure, personne n'a annoncé carrément la suppression du quota pour les non-résidents.
Maintenant, au sujet de Rosneft. Cette société occupe une petite niche de 4,5% seulement du marché pétrolier russe. Depuis ces deux derniers mois, ses dettes sont passées de 500 millions à 2,5 milliards de dollars. Son prix de revient du baril est l'un des plus élevés parmi les sociétés pétrolières russes et étrangères.
Autant dire que la fusion de ces deux sociétés inefficaces et à problèmes donnera naissance, en réalité, à une supersociété ayant une capitalisation supérieure à 100 milliards de dollars et aussi des dettes énormes qu'il est impossible de supprimer, "faute de besoin", au cours du processus d'addition. Selon les données de fin mars 2004, la dette nette de Gazprom s'élevait alors à 398 404 millions de roubles (13,7 milliards de dollars).
Le marché des valeurs a réagi avec impétuosité à l'annonce de la fusion des deux sociétés. Leurs actions sont montées en flèche. Mais ce n'est pas une preuve de l'apparition d'un géant superpuissant car le marché des valeurs a vocation à jouer, à spéculer sur l'information pour augmenter ou réduire la valeur des actifs. Autant dire qu'il est parfaitement logique que Standard and Poor's ait réagi à l'annonce de la fusion des deux sociétés par une révision de leurs prévisions. Ainsi, celles concernant le géant gazier, jusqu'ici "stables", deviennent "en développement", et celles de Rosneft passent de "négatives" à "en développement". Par la même occasion Standard and Poor's a confirmé leurs notes de crédits qui sont BB- et B respectivement. L'agence a expliqué que la révision des prévisions est consécutive au manque de clarté sur l'influence que le marché envisagé peut exercer sur chacune des sociétés. Et de souligner : l'annonce de la fusion met en évidence les risques inhérents à la stratégie imprévisible du gouvernement dans le secteur, stratégie fondée sur des motifs plutôt politiques qu'économiques.
D'ailleurs, l'explication peut être de loin plus simple. L'année dernière, le marché des valeurs russes a permis aux joueurs d'encaisser jusqu'à 50% de leur bénéfice en jouant sur les cours des blues chips, y compris sur les titres de Gazprom. Les attentes d'un renouvellement du record ont attiré des fonds nouveaux considérables sur le marché des valeurs. Bien des experts affirmaient que cette croissance se maintiendrait cette année également. Le premier trimestre a apporté une confirmation à ces prévisions : le marché a progressé de 38%. En avril - mois du record - l'indice RTS avoisinait 900 points. Mais ensuite le marché a dégringolé. En été, il était à 600 points. L'annonce de la fusion de Gazprom et de Rosneft a réanimé la bourse et le marché a repris son ascension. Cela permet d'espérer que vers la fin de l'année les pertes des actionnaires, qui s'élèvent actuellement à 30%, seront minimisées. Il n'est pas exclu que ce soit l'objectif principal de la fusion.