Le quotidien britannique "The Guardian" vient de réaliser un sondage auprès de 60 professeurs d'université qui devaient répondre à la question: quel et le meilleur film de science-fiction dans l'histoire du cinéma mondial?
Parmi les cinq meilleurs films on trouve: "Blade Runner" de Ridley Scott, "L'Odyssée de l'espace 2001" de Stanley Kubrick, "La Guerre des étoiles" de George Lucas, "Alien" de Ridley Scott, mais aussi "Solaris" d'Andreï Tarkovski.
Fait curieux, c'est l'unique film étranger parmi les productions hollywoodiennes, l'unique film à petit budget parmi les blockbusters coûtant chacun des dizaines de millions de dollars, l'unique film lent parmi les films d'action à couper le souffle.
"Solaris" de Tarkovski est une parabole philosophique, un conflit spirituel entre la foi et l'incroyance, dont le sujet n'est pas une fin en soi mais un prétexte conduisant à l'illumination spirituelle.
Le chef-d'oeuvre de Tarkovski sur la planète Solaris a été tourné en 1972 aux studios Mosfilm, pendant la stagnation brejnévienne. Le tournage était d'autant plus difficile que Tarkovski travaillait sous l'oeil vigilant de responsables du parti. Le succès spectaculaire que lui a valu son premier long métrage "L'Enfance d'Ivan" et le triomphe au festival de Venise en 1962 a complètement déconcerté les fonctionnaires du cinéma soviétique.
Le jeune réalisateur ne s'inscrivait absolument pas dans le cinéma de l'époque. Fils du poète Arseni Tarkovski, il ne cachait pas son attachement à la religion et présentait chaque film comme une confession. Successeur de Dostoïevski dans le cinéma, il a mis au premier plan les souffrances de l'homme sur le chemin de Dieu. Dans un pays totalement athée, le pathétique spirituel de Tarkovski était un scandale.
Après le triomphe à Venise, le réalisateur tourne pendant presque dix ans "Andreï Roublev", film portant sur le destin du peintred'icônes dans la Russie médiévale. Un film qu'on le contraint mille fois à refaire, un film dont il refilme et remonte des épisodes entiers, un film qui, sans sortir même sur les écrans, est en butte aux critiques dans la presse qui reproche à l'auteur sadisme, nationalisme russe et apologie du Christ. Après bien des péripéties, le film finit par être autorisé en 1971 dans les salles soviétiques. Même estropié par la censure, il produit une énorme impression sur le public russe, européen et dans le monde entier.
"Solaris" est le troisième long métrage de Tarkovski où il tente pour la première fois de s'adapter à la censure et de fuir le quotidien pour se plonger dans la poésie et la philosophie pures. Une manoeuvre qui le fait choisir la science-fiction et adapter à l'écran le célèbre roman "Solaris" du Polonais Stanislaw Lem.
Le roman fantastique raconte l'histoire d'une planète, Solaris, entièrement couverte par l'océan. Cet océan n'est rien d'autre qu'un cerveau colossal avec lequel les personnages du livre, des savants, cherchent à entrer en contact. Mais le sujet n'intéresse pas Tarkovski.
Dans son film, le cerveau fait allusion à Dieu lui-même plongé dans ses passions d'ordre supérieur et ne sachant rien des hommes. Quand les savants arrivent à entrer en contact avec le cerveau, celui-ci entrouvre le subconscient des hommes et réalise leurs rêves avec autant de rapidité qu'il détruit définitivement toute possibilité de dialogue. Le personnage principal, par exemple, voit sa femme revenir vivante de l'au-delà.
Dans "Solaris", Tarkovski finit par dévoiler totalement ses convictions les plus profondes: il étudie les voies du Seigneur, montre des variations sur le thème du Jugement dernier, analyse la réalisation des rêves.
Le film fait triomphe dans le monde cinématographique, mais déçoit Stanislaw Lem qui n'aime pas voir ses idées scientifiques affublées d'habits du Christ et avoue qu'il n'a même pas regardé le film jusqu'à la fin.
La tactique de lutte contre la censure apporte à Tarkovski un succès provisoire. Le film fantastique paraît trop éloigné des réalités de l'URSS et sort immédiatement sur les écrans. Son film suivant, en revanche, que Tarkovski a dédié à son enfance, "Le Miroir", a replongé le réalisateur dans les affres de la lutte contre les manitous du parti.
Alors Tarkovski revient alors au genre fantastique et tourne "Stalker". Mais le fantastique ne peut plus tromper la censure: dans ce film sur une zone interdite après un contact spatial avec des extraterrestres, les défenseurs de la morale soviétique ont entrevu une sombre métaphore: l'URSS est une zone semblable.
Enfin, en 1982, le réalisateur est contraint de s'exiler en Occident.
Mais, paradoxe, privé d'un contrôle pernicieux, Tarkovski s'affaiblit sur le plan créatif. Ses derniers films tournés en Italie et en Suède, "Nostalghia" (1983) et "Le Sacrifice" (1986), témoignent de son talent, mais ne sont pas géniaux.