" Notre pays qui avait jadis le système le plus puissant de défense de ses frontières extérieures s'est avéré soudain sans défense dans l'Ouest et dans l'Est ... Les uns veulent nous arracher un bon morceau, d'autres les aident ... Certes, le terrorisme n'est qu'un instrument pour atteindre ces objectifs", c'est ainsi que le président russe Vladimir Poutine a commenté le drame de la prise d'otages à Beslan (Ossétie du Nord).
Qui concrètement a préparé, organisé et financé cet acte terroriste et d'autres sur le territoire de la Russie? Qui sont leurs exécutants, quels sont les objectifs qu'ils se posent chaque fois et comment lutter contre eux? Aujourd'hui, il n'y a probablement pas de Russe qui ne se pose pas ces questions. D'autant plus que de nombreuses personnes sont alarmées, en pensant que la prise d'otages à Beslan n'est pas la dernière action des terroristes.
De nombreuses forces sont intéressées à l'instabilité en Russie, dans le Caucase du Nord, mais il est très difficile de découvrir ceux qui commandent les crimes. Les actions à l'instar de la prise d'otages à Beslan sont avantageuses aux islamistes radicaux qui essaient depuis des années de s'implanter dans le Caucase du Nord et de l'arracher à la Russie, ou d'y créer un foyer permanent de tension et d'étendre graduellement leur influence à la région de la Volga.
La déstabilisation du Caucase du Nord profite également à ceux qui veulent transporter du pétrole de la Caspienne par l'itinéraire méridional (à travers la Géorgie et l'Azerbaïdjan). Les intérêts des Républiques du Caucase du Sud et des grandes compagnies pétrolières occidentales y coïncident. Il ne faut pas oublier non plus que l'instabilité dans le Caucase du Nord arrange, dans une certaine mesure, l'Occident, car cela crée une raison de faire pression sur la Russie.
Les contacts entretenus par les extrémistes du Caucase du Nord avec les djihadistes proche-orientaux ne sont pas non plus un secret. Au début des années 1990, ils se sont mis à explorer activement l'espace du Caucase du Nord, à y implanter leur idéologie, à y envoyer leurs cadres éprouvés: les instructeurs militaires qui ont combattu dans les points chauds et les idéologues.
On sait notamment que le Saoudien Mohammed Abu Omar Al-Seif est un des idéologues principaux du djihad tchétchène. Les originaires de l'Orient arabe ont souvent dirigé et dirigent les détachements les plus combatifs de terroristes. On peut citer les plus célèbres d'entre eux: Khattab et Abu Walid. Les Arabes qui sont arrivés dans le Caucase ne font pas toujours confiance aux Caucasiens, les rapports entre eux ne sauraient être qualifiés de normaux. Les groupes islamistes plus modérés du Caucase du Nord ne cachent pas, en privé, leur attitude envers les Arabes. Ils n'aiment pas qu'on leur impose la manière d'agir, qu'on tâche de promouvoir ceux qui arrangent les Arabes, sans connaître s'ils sont capables de faire quelque chose de réellement utile pour la population, d'apporter une contribution au rétablissement de l'éducation islamique, etc. L'essentiel, c'est que les Arabes se fondent sur leurs convictions abstraites de la nécessité de créer un Etat islamique et ne comprennent pas que la société nord-caucasienne n'y est pas prête.
Par contre, les groupes radicaux du Caucase du Nord se résignent à la présence des étrangers, bien que l'arrogance, l'orgueil déplacé et la présomption des Arabes les irritent souvent. Cependant, le pragmatisme prend le dessus: grâce aux Arabes, les extrémistes caucasiens ont reçu l'accès aux flux financiers.
Des filiales de toutes sortes d'organisations caritatives et de fonds islamistes ont travaillé activement jusqu'à 1999 dans les républiques du Caucase du Nord. Il est déjà prouvé qu'un grand nombre d'entre eux ont été sponsors des groupements terroristes. Ainsi, par l'intermédiaire de la section de Bakou de l'organisation saoudienne "Al-Haramein", des sommes importantes parvenaient aux jamaats radicaux du Caucase du Nord: du Daghestan à la Karatchaievo-Tcherkessie.
Après 1999, l'activité légale de ces fonds a cessé sur le territoire de la Russie. Mais il a été impossible de bloquer tous les canaux de financement des groupements terroristes, car l'argent peut être transmis en espèces, sans employer le système de transferts bancaires.
Cependant, du fait que de nombreux régimes arabes, notamment l'Arabie Saoudite, se soient heurtés à la recrudescence de l'extrémisme et du terrorisme sur leur territoire, ils commencent à revoir leur politique. Ils ont compris que la tactique d'exportation de l'extrémisme, lorsque les autorités encourageaient tacitement leurs jeunes à aller combattre en Afghanistan, en Bosnie, au Kosovo et en Tchétchénie, pourvu qu'ils ne posent pas de problèmes à l'intérieur du pays, fait l'effet du boomerang. Les jeunes Saoudiens qui sont revenus des points chauds commencent à représenter une menace pour le pouvoir local. C'est pourquoi les possibilités de coopération entre Moscou et Riyad dans la lutte contre l'extrémisme se sont considérablement étendues.
Il est évident que, sans financement de l'extérieur, le niveau de l'activité terroriste serait plus bas sur le territoire de la Russie. Mais il ne faut pas oublier que le conflit tchétchène engendre l'extrémisme en dehors de la Tchétchénie. D'ailleurs, dans d'autres régions du Caucase du Nord, la situation politique et sociale crée un terrain propice à l'apparition de groupements islamistes.
Le fait est que les radicaux ont beaucoup de sympathisants parmi ceux qui ne partagent nullement les principes idéologiques des islamistes et qui ne veulent pas vivre dans un Etat qui sera dirigé par ces gens. Tout simplement, ils ont la réputation des combattants intransigeants contre la corruption qui prospère dans les républiques du Caucase du Nord, des combattants pour la justice sociale.
En réalité, les djihadistes actifs entraînés dans les actes de subversion et de terrorisme dans le Caucase du Nord sont peu nombreux, bien qu'ils bénéficient de la sympathie parmi la jeunesse. Il est difficile de citer les chiffres exacts, car les calculs sont, pour l'essentiel, spéculatifs. Même au milieu des années 1990, lorsque de nombreux jamaats islamistes ont agi ouvertement, les chiffres cités ont été différents. Par exemple, les uns ont dit que 2 à 3 % de la population du Daghestan ont été entraînés dans l'activité des groupes islamistes ou sympathisaient avec eux, d'autres ont dit qu'il s'agissait de 10 à 15 % de la population des républiques caucasiennes.
Si la proportion des sympathisants des radicaux atteint effectivement 10 %, c'est déjà une tendance dangereuse. L'explosion est possible à tout instant. La détérioration de la situation sociale et militaro-politique dans le Caucase et l'apparition de nouveaux foyers de conflit suffisent pour cela. C'est ce que nous observions ces derniers temps en Ingouchie et en Ossétie du Nord.
De plus, le problème du changement de pouvoir est actuel pour de nombreuses républiques du Caucase. Au Daghestan, par exemple, la confrontation s'envenime actuellement entre le pouvoir et l'opposition à la veille de la première élection présidentielle directe prévue pour 2006.Les problèmes de changement de pouvoir peuvent surgir également en Kabardino-Balkarie et en Ingouchie. Il est facile de déstabiliser la situation dans ces conditions.
Bien entendu, des actions violentes comme la prise d'otages à l'école de Beslan ne suscitent pas la sympathie parmi la population du Caucase du Nord. C'était déjà évident après l'irruption des terroristes au Daghestan en 1999. Lorsque les choses en viennent aux violences, surtout s'il s'agit du territoire du Caucase, la majorité de la population locale se détourne des radicaux et les maudit. Cependant, l'attitude de la population à leurs actions n'arrête pas les terroristes.
Un mouvement islamiste unique ou des structures islamistes plus ou moins centralisées n'existent pas aujourd'hui dans le Caucase du Nord. Les tentatives de réunir les groupes islamistes ont été faites au milieu des années 1990. Un certain succès a été enregistré en ce sens vers 1999: par exemple, le "Jamaat islamiste du Daghestan" avec à sa tête Bagaoutdine, le "Congrès des peuples d'Itchkérie et du Daghestan", etc. sont apparus alors. Après 1999, lorsque les terroristes ont fait irruption sur le territoire du Daghestan et les troupes fédérales ont lancé leur opération, toutes ces structures ont été pratiquement détruites. La plupart de leurs dirigeants ont été tués, ou bien ils ont quitté le Caucase et se sont installés dans d'autres pays.
Des tentatives de rétablir les structures centralisées islamistes sont entreprises actuellement. Les noms de nouvelles organisations sont périodiquement cités dans les médias, notamment le "Commandement unifié des moudjaheddines du Daghestan", le "Jammat des moudjaheddines du Daghestan", on parle de certains leaders islamistes, notamment de Rabani Khalilov à qui on attribue l'organisation des actes terroristes à Kaspiïsk en 2002. Mais ces organisations et leurs leaders ne jouissent pas d'un grand prestige même au Daghestan, sans parler de l'ensemble du Caucase du Nord.
L'organisation "Riyad us-salikhiin"/"Jardins des justes" dirigée par Chamil Bassaiev se dégage sur cette toile de fond. Quant à Chamil Bassaiev, c'est un étalon pour tous les groupes djihadistes, mais on ne saurait affirmer qu'il est le dirigeant réel de petites cellules extrémistes éparpillées dans toutes les républiques du Caucase, car ses intérêts et ceux des petits groupes locaux peuvent ne pas coïncider. Même lors de l'organisation des actions communes, des désaccords peuvent surgir parmi les terroristes.
Quoi qu'il ne soit, les actes terroristes sont commis par les forces qui font fi des sympathies ou des antipathies de la société et qui ne sont intéressées qu'à la mise en oeuvre de leur stratégie.
Par conséquent, l'Etat doit avoir aussi une stratégie de lutte contre le terrorisme et l'extrémisme.
Il est évident qu'il faut réformer les structures de force qui luttent contre le terrorisme, assurer la coordination efficace de tous les systèmes du pouvoir et des couches de la société, stabiliser la situation sociale et politique dans les régions. La lutte contre la corruption est aussi importante.
Il est également important de différencier l'approche de l'islam politique, c'est-à-dire de ne pas considérer tous les groupes islamistes comme un adversaire contre lequel il faut employer de la force. Certes, ce n'est pas facile à faire.
Il y a des groupes islamistes modérés qui, tout en estimant que la création d'un Etat islamique dans le Caucase du Nord est nécessaire ou souhaitable, sont conscients de l'impossibilité d'y parvenir en usant de la violence. Ces personnalités sont nombreuses dans le Caucase du Nord. Akhmad Kadi Akhtaiev, fondateur et leader du Parti islamique de la Renaissance était le plus célèbre leader des islamistes modérés dans les années 1990. Lorsque cette organisation s'est dissoute, il en a créé une nouvelle ("Al-Islamiya") et a agi dans le domaine de la culture et de l'enseignement, en critiquant l'activité des islamistes radicaux. Il prédisait que leur voie les conduirait à une catastrophe, il tentait de développer le dialogue avec le pouvoir et n'invitait jamais à son renversement violent.
Malheureusement, vers 1999, l'aile modérée des islamistes du Caucase du Nord s'est démembrée. Akhtaiev est mort au début de 1998. A présent, certains jeunes islamistes, surtout les représentants de l'intelligentsia, ceux qui ont reçu simultanément une instruction laïque et islamique, essaient d'interpréter l'héritage d'Akhtaiev. Mais il n'y a pas de nouvelles figures éclatantes parmi eux.
Cependant, même les islamistes modérés sont un phénomène alarmant du point de vue des intérêts nationaux de la Russie. Il n'est pas clair: faut-il considérer l'islamisme modéré comme un certain contrepoids à l'islamisme radical, ou bien comme la première étape conduisant à celui-ci. C'est pourquoi l'Etat n'a pas de stratégie d'actions à l'égard de l'islam politique. Faut-il essayer de développer le dialogue avec les éléments modérés, les renforcer dans l'espoir qu'ils seront un contrepoids aux djihadistes, ou bien, au contraire, faut-il les marginaliser, car, s'ils se renforcent, ils créeront une nouvelle menace pour le pouvoir? La question reste en suspens, bien que, en pratique, le pouvoir emploie plutôt la tactique de pression totale sur toutes les manifestations de l'islamisme, sans les diviser en modérées et radicales.
Cependant, il ne faut pas oublier que les islamistes modérés jouissent d'un certain prestige et leur influence peut être mise à profit, pour détourner des jeunes aux tendances extrémistes des terroristes.
De plus, l'Etat doit participer au processus de rétablissement de l'éducation islamique, notamment, financer l'enseignement des disciplines laïques dans les établissements d'enseignement islamistes, si les musulmans disent qu'ils manquent d'argent pour cela.
La Russie a également besoin de créer des établissements d'enseignement islamiques prestigieux en invitant des professeurs étrangers de renom. Il vaut mieux qu'ils enseignent ici et que les étudiants se trouvent dans leur milieu social, et non pas dans des pays arabes ou dans d'autres pays musulmans où ils seraient influencés par une autre culture et une autre atmosphère.
La liste des indications pour lutter contre l'extrémisme et le terrorisme est longue. Le problème est de savoir comment les mettre en oeuvre.