Somme toute, si l'on lit intégralement tous les textes des déclarations, que ce soient celles du Président des Etats-Unis, George W. Bush, et du secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, ou la réponse du ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, Sergueï Lavrov, à son homologue US, on ne manquera pas de constater une chose plutôt inattendue. Tous ces hommes ont dit, les uns aux autres, une multitude de choses très plaisantes pour n'évoquer, en fait, qu'en passant leurs divergences.
Ainsi, George W. Bush estime que de grandes puissances à une démocratie bien développée doivent maintenir un équilibre entre le gouvernement central et les autorités régionales. Le Président américain l'estime bien et en fait part au Président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine. Pour sa part, Colin Powell indique dans sa déclaration comprendre parfaitement les motifs dont la direction russe s'inspire, en proposant de supprimer l'élection des gouverneurs. N'est-ce pas là une vraie maestria pour produire des édulcorants?!
De son côté, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, se concentre, lui aussi, sur du positif. "A ce que j'ai compris, en écoutant les propos tenus par le Secrétaire d'Etat des USA, il a réaffirmé, une fois de plus, sa solidarité avec la Russie dans sa lutte contre le terrorisme, tout en insistant sur l'importance absolue de maintenir le bon équilibre entre des mesures dures dans cette lutte et, comme il a dit, la sauvegarde des valeurs et des procédures démocratiques", a estimé le ministre. Et enfin, intervenant lors d'un point de presse régulier à RIA-Novosti, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, Alexandre Yakovenko, a dit ce qui suit: "Bien que les auteurs de certaines publications prétendent qu'il y aurait un certain refroidissement dans les relations entre la Russie et les Etats-Unis, j'affirme que cela n'a en fait rien à voir avec la réalité".
Aussi, voit-on bien que les Russes excellent, eux aussi, en confiserie.
Quoi qu'il en soit, on lit dans des médias russes qu'une "altercation d'une violence inédite" s'est produite entre Moscou et Washington. Or, on s'aperçoit à peu près du même ton dans des publications des médias américains.
Qu'est-ce qui se passe donc?
C'est que le public dans les deux pays tient à ce que l'échange de vues soit justement violent. L'électeur américain estime nécessaire pour ses Présidents commenter régulièrement les particularités des systèmes électoraux des pays, autres que les Etats-Unis. D'autre part, l'électeur étranger, et dans le cas qui nous occupe, c'est l'électeur russe qui vote une fois sur l'autre pour Vladimir Poutine et ses sympathisants du parti "Russie Unie", en leur donnant le pouvoir par un immense avantage de suffrages exprimés, a un tout autre état d'esprit. Aussi, l'électeur russe vote-t-il justement pour ceux qui répondent de la manière la plus violente possible à toute tentative d'ingérence verbale ou autre dans les affaires politiques intérieures d'autrui. Pour ce qui est de la diplomatie, elle y sert en quelque sorte de tampon entre deux cultures politiques. Comme résultat, tous en sont pratiquement heureux.
Or, il ne s'agit sans doute pas là uniquement de deux cultures.
C'est que la Russie n'est certes pas l'unique nation au monde qui ne juge pas possible qu'un pays étranger ou même un groupe d'Etats se charge du rôle d'inspecteur de la qualité de la démocratie. Néanmoins, la Russie a, en outre, cette particularité précise qu'à la suite de l'expérience traumatisante des années 1990, un tel état d'esprit s'y est accentué encore plus, de sorte que le seul ton que l'électeur y accepte dans ce genre d'entretiens, c'est une conversation d'égal en égal. Par exemple, on pourrait discuter sur le thème: qu'est-ce qui est mieux - un système présidentiel, comme c'est le cas en Russie, ou, disons, une monarchie, comme au Royaume-Uni. Toute autre chose y est tout simplement inacceptable.
Cependant, mon expérience personnelle me permet d'affirmer que le même état d'esprit est observé chez les représentants des dizaines d'autres pays, appartenant à des cultures et des civilisations différentes. Chacune de ces sociétés peut être mécontente de son propre système politique, mais tous, que ce soient des Arabes, des Africains, des Indiens ou des habitants du Sud-Est asiatique ou de l'Asie de l'Est, ils se révoltent et n'admettent pas du tout que quelqu'un d'autre se charge du rôle d'instructeur dans ce genre de questions.
Et si la faiblesse économique ou politique d'un pays quelconque oblige ses politiques à s'abstenir des répliques, c'est encore pire. Parce que les faibles et les humiliés ont, en règle générale, une très longue mémoire. Somme toute, il faudrait sans doute dire plus souvent à haute voix que la maladie héréditaire de l'une des civilisations mondiales, maladie consistant notamment à apprendre à d'autres ses propres standards de la démocratie, peut encore apporter, à l'avenir, à cette même civilisation de très graves problèmes, y compris matériellement perceptibles, dans ses relations internationales, commerce et autre chose. Et alors elle ne pourra investir, une fois, de plus ses espoirs qu'en art des diplomates.