Les groupes d'islamistes radicaux retranchés aux Pays-Bas étaient en train de monter une attaque contre la centrale nucléaire de Borselle, annonçait récemment l'influent journal néerlandais NRC Handelsblad, citant une information venue des instances judiciaires du Royaume. Les sites nucléaires, y compris ceux de Russie, sont-ils bien protégés et à quel point l'éventualité d'attaques terroristes est-elle réelle dans ce domaine ? C'est par cette question qu'a commencé notre entretien avec l'ancien chef du Service de renseignements du Comité de sécurité nationale de l'URSS, Youri Drozdov.
- Au milieu des années 1980 les experts du groupe international spécial pour la prévention du terrorisme nucléaire sont arrivés à la conclusion que le degré de danger que représentait le terrorisme nucléaire était extrêmement élevé. A cette époque-là, ils ont recensé plus de 150 incidents qui, dans une mesure ou dans une autre, avaient favorisé l'accroissement de ce danger. Par exemple le crime commis à Boston où un groupe de malfaiteurs a demandé aux autorités américaines une grosse rançon en menaçant, en cas de refus, de mettre en marche une minuterie installée sur une ogive nucléaire. La situation était si sérieuse que le président des Etats-Unis en a été informé. Cet incident a mis en évidence l'impréparation totale des structures officielles américaines de cette époque-là à ce genre de menace. Lorsqu'il a été réglé, une équipe d'intervention spéciale a été constituée dans le pays. Elle a été équipée d'armes appropriées et de matériel de recherche spécial permettant de détecter à distance les engins explosifs nucléaires et les matériaux radioactifs. A partir de là, cette équipe est maintenue en état d'alerte permanent.
En URSS, pratiquement jusqu'à son effondrement, personne ne pensait à la possibilité de tentatives de ce genre de terrorisme. Elles étaient absolument exclues. Ce n'est qu'à la veille de l'éclatement du pays, en 1989-1990, que les dirigeants soviétiques ont pour la première fois manifesté leur sérieuse préoccupation suscitée par l'état où se trouvaient les armes nucléaires et leur crainte d'une éventuelle capture de telles armes par des forces nationalistes extrémistes. C'était une époque où les armes nucléaires, au nombre de 18 000 ogives (selon des experts étrangers), étaient installées sur le territoire de l'ensemble des quinze républiques fédérées. Il y avait donc le danger que certaines munitions puissent être enlevées de force pendant qu'elles se trouvaient dans leurs lieux de stockage ou pendant leur transport. Cette situation a incité l'état-major général des Forces armées à prendre des mesures rapides et énergiques pour ramener la totalité des armes nucléaires tactiques sur le territoire de la Russie et les installer dans des bases de stockage centralisées. Du point de vue de la sécurité, cela avait une importance inappréciable aussi bien pour la Russie que pour le reste du monde.
- Dans l'espace poste-soviétique, y a-t-il eu des sites nucléaires qui ont fait l'objet d'actions non autorisées ?
- Malheureusement oui. La menace de dynamiter la centrale d'Ignalina a émané en novembre 1994 du leader d'un groupe criminel qui a été condamné à la peine capitale par la justice lituanienne. Un an plus tard, des extrémistes tchétchènes ont posé un conteneur avec de l'isotope radioactif de césium 137 dans le parc Izmaïlovski de Moscou. Un malheur a été alors évité. Et aussi un épisode inédit a eu lieu dans une usine de réparation de sous-marins nucléaires où un ouvrier a menacé de faire sauter l'atelier des réacteurs pour ... ne pas avoir touché sa paie pendant plusieurs mois.
- Les analyses des systèmes de sécurité nucléaire montrent que le maillon le plus faible de cette chaîne est ce que l'on appelle le "facteur humain", surtout du fait que des centaines de milliers de personnes sont employées dans le secteur nucléaire mondial...
- En effet. Je tiens à souligner que la Russie avait ses particularités qui pouvaient dans une certaine mesure favoriser des actes de terrorisme. Il n'y a pas longtemps, les unités assurant la garde de nombreux sites militaires étaient recrutées partiellement parmi les ressortissants du Caucase où l'extrémisme se fait sentir tout particulièrement à l'heure actuelle. Beaucoup d'entre eux qui ont fait leur service sur un site nucléaire connaissent bien leur régime de protection et toute sorte de faux-fuyants permettant d'y pénétrer sans autorisation.
Le ministère de la Défense a pris des mesures énergiques appelées tout d'abord à revoir le principe de recrutement du personnel des unités de garde. Une assistance au règlement de ce problème a été apportée par les Etats-Unis qui ont fourni au ministère russe de la Défense plusieurs "polygraphes" (détecteurs de mensonge) et appareils servant à mettre en évidence les personnes ayant consommé des stupéfiants. Ce matériel sert à équiper les systèmes de protection des stockages de munitions et de combustible nucléaires et d'autres sites militaires. La garde et la protection des sites nucléaires ont également été renforcées.
- Il y a aussi des sites strictement civils qui peuvent être attaqués par des terroristes fanatiques. Sur le territoire d'une trentaine de pays du monde on dénombre actuellement 438 réacteurs de centrale électrique, 651 réacteurs de recherche, 250 usines utilisant du combustible nucléaire. Dix milliers de sources radioactives sont utilisées par la médecine, l'industrie, l'agriculture et la science. Certains experts affirment qu'à la différence des sites nucléaires qui sont bien gardés, la protection des sources radioactives industrielles et médicales affiche un niveau dangereusement bas dans nombre de pays.
- Oui, et aussi des sites d'extraction et d'enrichissement de minerai, des réacteurs expérimentaux et autres. On peut compter jusqu'à plusieurs milliers de cibles. De l'avis des spécialistes compétents, quand on connaît l'objectif et les possibilités des organisations terroristes il est parfaitement possible, prenant en considération le nombre total de sites nucléaires et leur degré de protection, de pronostiquer plusieurs milliers de scénarios d'attentats éventuels et de prendre toutes les mesures nécessaires pour les éviter.
Certes, aucun Etat n'a les moyens de faire face à une telle quantité de menaces. Quant à savoir lesquelles de ces menaces sont réelles, c'est aux groupes d'analyse composés d'atomistes et de services secrets, chargés de l'organisation de la sécurité nucléaire qu'il appartient de le déterminer. Leur travail doit mettre en évidence les scénarios d'attaque nucléaire les plus probables. A partir de là, il est possible d'axer les efforts compte tenu du potentiel antiterroriste de chaque pays et de la communauté d'Etats.