Pour avoir une idée précise du sens et de la portée historique pour la Russie des mesures concernant la refonte du pouvoir dans le pays proposées par le président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine après la tragédie de Beslan, il ne serait pas inutile de se rappeler ce qu'il a hérité de son prédécesseur. Le pays était exsangue, son économie à moitié détruite. Mais ce n'était là qu'un moindre mal comparé avec le capitalisme bureaucratique, parasitaire et corrompu jusqu'à la moelle, qui s'est développé au fil des années 90. Un immense fossé s'est alors creusé dans la société entre la mince couche de la classe supérieure et les larges masses, empêchant l'instauration d'un consensus social et de la stabilité; on a assisté à la décomposition des structures de force du pays, soumises aux intérêts des "oligarques" et désorganisées par les "réformes" et les "refontes" successives; le pays s'est retrouvé démembré et morcelé en fiefs sur lesquels régnaient les dirigeants locaux, ce qui remettait en cause l'intégrité de la Russie.
Durant les premières années de son mandat présidentiel, Vladimir Poutine s'est efforcé de lutter contre les différents aspects négatifs de ce lourd héritage - le pouvoir d'Etat a été consolidé, l'arbitraire des gouverneurs limité, des lois antibureaucratiques ont été élaborées, une réforme administrative a été lancée, etc. Toutes ces initiatives étaient perçues par d'aucuns en Occident comme exagérées, mais dans le contexte du "modèle de rattrapage" de la Russie, qui venait tout juste de s'extirper des affres du "temps des troubles", ces mesures se sont avérées insuffisantes pour sortir de l'inertie de la période passée. On a compris que vu le caractère global des problèmes qui se posaient au pays leur solution requérait conséquemment une approche d'ensemble.
La tragédie de Beslan a mis tout cela à jour avec une évidence manifeste. Elle a reflété toutes les tares des époques précédentes échues en héritage au nouveau pouvoir. Beslan s'est avéré un maillon clé dans la chaîne des efforts (intérieurs et extérieurs) pour affaiblir et désintégrer la Russie ou, au minimum, la maintenir dans un état ingouvernable et chaotique. D'où la réaction rapide et ferme du président Poutine qui a présenté un ensemble de mesures globales urgentes.
Le changement radical des modalités de formation des organes de pouvoir exécutif des entités de la Fédération de Russie proposé par le chef de l'Etat vise à renforcer la verticale du pouvoir. Le président se prononce pour que les chefs des républiques, des territoires et des régions soient élus par les assemblées législatives régionales, alors que le droit de proposer les candidatures sera exercé par le président de la Fédération de Russie. Le renforcement de la verticale du pouvoir permettra de mener à bien les réformes avec esprit de suite en évitant les lourdeurs administratives, de garantir la croissance économique des régions, d'éliminer les atermoiements (qui durent parfois des années) dans la réalisation des projets d'investissements vitaux pour l'ensemble du pays (notamment avec la participation des capitaux étrangers), enfin le renforcement de la verticale du pouvoir créera des conditions beaucoup plus stables et transparentes pour le développement des échanges et des affaires.
La formation des organes représentatifs (législatifs) sur la base d'élections à la proportionnelle uniquement sur les listes de partis, renforcera la solidité des partis nationaux, accélérera l'adoption par la Douma des lois les plus importantes et exclura - dans le contexte actuel de la recrudescence de la corruption et de la criminalité en Russie - la possibilité pour les groupes maffieux de s'infiltrer dans les hautes sphères du pouvoir, comme ce fut souvent le cas jusqu'à présent.
Dans le but de garantir la sécurité, des commissions antiterroristes seront créées au niveau des districts et des régions et le ministère chargé de la politique régionale et nationale sera restauré. (La création d'une autre structure, plus puissante que le Conseil de Sécurité, est également à envisager). Ces mesures sont aussi destinées à rétablir la confiance de la population envers le pouvoir, confiance qui s'était considérablement émoussée au cours des années précédentes, et sans laquelle la lutte contre le terrorisme restera peu efficace. Prenant en compte l'importance et la vulnérabilité de la région du Caucase du Nord, son retard économique et social, le président Poutine a accordé une attention particulière à la création d'une Commission fédérale spéciale chargée des problèmes de cette région.
La Chambre des représentants en tant qu'organe de contrôle public de l'activité de l'appareil d'Etat, y compris les organes de maintien de l'ordre et les services secrets, sera un forum spécifique de larges discussions et d'examen des initiatives civiques.
Il importe de souligner, et le président lui-même l'a noté, que toutes ces mesures sont indispensables non pas comme moyen d'adaptation aux situations de crise, mais comme mécanisme destiné à empêcher l'apparition des crises.
La tragédie de Beslan a provoqué une vague de compassion de par le monde qui n'a pas laissé les Russes indifférents. Mais pour la Russie, la compréhension stratégique et le soutien de ses efforts en matière de création de conditions de stabilité - stabilité politique et économique - susceptibles de permettre au pays de se développer normalement et d'exclure l'apparition du terrorisme, ne sont pas moins importants. Par ailleurs, on a l'impression que d'aucuns à l'étranger préféreraient à l'évidence se borner à avoir de la compassion pour la Russie, constamment déchirée par les conflits intérieurs et en proie aux difficultés de toutes sorte. Mais est-ce là l'essence du partenariat dans la lute contre le terrorisme? Et qui a besoin d'un partenaire faible et inefficace? Collin Powell déclare que les mesures proposées par le président Poutine constituent une régression. Il s'agit effectivement d'un recul, mais d'un recul sur des positions réalistes, à partir desquelles il sera possible de repartir de l'avant vers la stabilisation de l'économie, un consensus social et la démocratisation progressive de la société, et non pas vers le maintien de la "démocratie de club" réservée à un cercle fermé de gens qui s'est lui-même baptisé "élite".