Selon le ministre, tous les gains de production seront destinés à l'exportation dont le volume atteindra 260 millions de tonnes. Les exportations doivent ainsi progresser de 10% d'ici à la fin de 2004. Les attaques occidentales incriminant à la Russie l'actuelle fièvre des prix du pétrole se trouvent donc dépourvues de tout fondement. Toutes les grandes compagnies pétrolières du pays sont parvenues à augmenter sensiblement leur production. Et Yukos ne fait pas exception qui, en dépit de l'arrestation de son patron Mikhaïl Khodorkovski, a obtenu le niveau record de la production journalière qui s'est montée à 1,72 millions de barrils, en hausse de 8%. Mais pour promouvoir les exportations à l'avenir, l'Etat fait face à un besoin urgent d'accélérer la construction de nouveaux pipelines et la modernisation de ses capacités existantes.
De l'avis de Viktor Khristenko, les oléoducs actuels fonctionnent à plein rendement, utilisés à 100% de leurs capacités. Trois projets de pipeline à exporter le pétrole pourraient débloquer la situation à long terme:
- Système des oléoducs de la Baltique: son rendement annuel qui dépasse aujourd'hui 40 millions de tonnes devra passer à 62 millions;
- Projet du Nord, ou Projet de Mourmansk: il prévoit de transporter jusqu'à 50 millions de tonnes de brut vers les ports libres des glaces de la mer de Barents (la recherche d'un itinéraire et l'établissement del'étude de faisabilité sont en cours).
- Projet de l'Est (Sibérie orientale - Pacifique): son rendement serait de 50 millions de tonnes à la première étape et de 80 millions à la deuxième (le dossier d'opportunité est soumis à l'étude).
Après le Système des oléoducs de la Baltique, un système absolument nouveau qui a bouleversé la conjoncture des exportations de pétrole russe dans la région et dont la mise en place est en troisième et dernière phase, le pipeline de l'Est est le projet le plus important et le mieux préparé. La compagnie Yukos a été parmi les auteurs du projet pour ce pipeline qui reliera Angarsk et Daqing (Chine).
Au milieu de l'année dernière, après avoir signé avec ses partenaires chinois un accord d'intention sur les fournitures de pétrole, Yukos a garanti de vendre à la Chine 700 millions de tonnes de brut en 25 ans. L'étude de faisabilité pour le futur oléoduc a été concertée avec les Chinois. Toujours est-il que l'industrie pétrolière a de tous temps été et sera une industrie d'Etat, comme l'a déclaré récemment le chef du cabinet russe Mikhaïl Fradkov. Il a souligné que les infrastructures des transports était l'un des plus grands avantages concurrentiels du pays. Les pipelines, a-t-il dit, est une poule aux ufs d'or. C'est pourquoi il n'appartient qu'à l'Etat de décider comment, quand et où construire des oléoducs.
Yukos l'aurait oublié dans ses ententes avec les Chinois. Le projet de Yukos a été rebuté pour plusieurs raisons. L'une d'entre elles est le danger écologique élevé des infrastructures. Car le pipeline devra longer pratiquement toute la rive méridionale du lac Baïkal et traverser ses nombreux affluents, alors que le gigantesque lac est un site naturel unique doté d'une biosphère inhérente à lui seul et qui est le plus grand réservoir naturel d'eau potable de la planète placé sous haute protection des Nations unies.
Mais la raison essentielle de la décision réside dans les intérêts géostratégiques de l'Etat. La Russie est attirée depuis longtemps par les marchés de l'Asie-Pacifique où la Chine, le Japon, l'Inde et d'autres pays deviennent grands consommateurs d'énergie et influent, par leurs besoins de plus en plus croissants, sur la conjoncture mondiale et déterminent dans une grande mesure les prix du brut, aujourd'hui exorbitants. D'autant plus qu'un pipeline débouchant sur le Pacifique ouvrirait aux exportateurs russes non seulement les pays d'Asie-Pacifique, mais aussi la côte occidentale des Etats-Unis.
Orienté sur un seul consommateur, même aussi gros que la Chine, un oléoduc vers Daqing mettrait Moscou dans une certaine dépendance de Pékin. Une raison pour laquelle la Russie, soucieuse de sa sécurité économique et souhaitant parallèlement de diversifier ses exportations pétrolières, a trouvé une nouvelle voie vers le Pacifique.
L'étude de faisabilité du projet de pipeline entre Taïchet et le port de Nakhodka a déjà subi une série d'expertises préliminaires, y compris une expédition écologique. Des débats ont également eu lieu dans les régions concernées par la constuction de l'oléoduc.
Long de plus de 4 200 km, le pipeline sera interrompu par 30 grosses stations de transbordement outre celles situées à Taïchet (région d'Irkoutsk) et à Nakhodka, 14 terminaux dotés de cuves de réserve, des dizaines de sites industriels de petite taille, sans compter ponts, ponts-routes, cités, etc.
Il est clair que le pipeline sera sensiblement éloigné au nord du Baïkal et longera essentiellement la zone déjà aménagée de la ligne ferroviaire Baïkal-Amour parallèle au Transsibérien.
La plus grande préoccupation des concepteurs réside dans les conditions géologiques et techniques extrêmement rigoureuses de la région que franchira l'oléoduc, une taïga à sismicité élevée (jusqu'à 10 points sur l'échelle Richter) traversée par des glaces éternelles et des zones exposées à des torrents de boue.
A l'en croire les spécialistes, le futur pipeline se trouveraà moitié dans la zone de processus naturels dangereux (inondations, torrents de boue, avalanches de neige, etc.), alors que toute la zone des travaux est classée parmi celles à risque d'incendie. Les constructeurs devront également forcer des dizaines de cours d'eau dont les plus importants, l'Angara, la Lena et le Vitim qui ne débouchent pas vers le Baïkal.
Si la situation est plus ou moins claire autour de l'itinéraire, on ne sait pas où prendre des matières premières pour l'odéoduc de l'Est. Il importe de mener à sa fin la prospection massive des gisements déjà ouverts dans la région, de confirmer les réserves et de définir leurs perspectives d'extraction à long terme. Ces travaux, gigantesques quoique d'envergure régionale, exigent plus de 3 milliards de dollars US. Si l'on se souvient que toutes les compagnies pétrolières russes ont dépensé l'an dernier quelque 2 milliards de dollars à la prospection géologique dans l'ensemble du pays, il est clair que les opérateurs auront besoin de prêts étrangers solides. D'ailleurs, les réserves russes confirmées en pétrole sont assez limitées et constituent 8% à 9% des réserves mondiales. Et des experts estiment très peu probable la découverte en Russie de nouveaux gisements importants. Avec l'actuel volume d'extraction, les principaux gisements risquent de s'épuiser complètement d'ici à 2010. Aujourd'hui 55% des gisements de pétrole sont classés difficilement accessibles, donc plus coûteux.
Le financement des travaux de constuction reste aussi en suspens. Si l'an dernier l'ancien ministre de l'énergie Igor Ioussoufov citait le chiffre approximatif de 5 à 6 milliards de dollars US, aujourd'hui, selon les estimations de Transneft qui réalisera les travaux, le coût du projet s'est approché de 12 milliards, et le retour sur investissement a presque doublé. Les frais plus élevés se répercuteront sur les tarifs de canalisation. Les compagnies peuvent encore se permettre de les payer aujourd'hui mais qu'en sera-t-il demain si les prix du brut chutent? Difficile de deviner.
La Chine n'est pas oubliée non plus par le projet qui prévoit, si le pétrole suffit, une ramification vers Daqing d'où des conduites seront construites vers le centre du pays.
En examinant le dossier de l'oléoduc de l'Est avec les dirigeants chinois fin août dernier à Pékin, Viktor Khristenko a dit que le gouvernement ne pourrait examiner officiellement le projet qu'après une expertise écologique et technique qui pourrait durer jusqu'à six mois. Et c'est après tout cela qu'il pourrait étudier l'éventuelle construction d'une branche vers la Chine. Quand à l'itinéraire russe du pipeline, le ministre de l'industrie et de l'énergie a souligné que c'était une affaire intérieure de la Russie.
Jusque-là, Moscou doit multiplier ses fournitures de pétrole en Chine par le chemin de fer transbaïkalien. Dans un an, le volume des exportations de pétrole en citernes ferroviaires s'élèvera à 15 millions de tonnes contre 6,5 millions en 2004. La reconstruction de ce chemin de fer a causé de grandes dépenses. Le dossier du pipeline étant en suspens, il ne reste aujourd'hui plus de moyen d'exporter le pétrole vers la Chine.
Viktor Khristenko a fait entendre à ses collègues chinois que le gouvernement ne faisait que réunir les conditions permettant une coopération interétatique dans le domaine de l'énergie, alors que fournitures, volumes, délais et prix relèvent des compagnies russes et de leurs affaires.
L'heure de la vérité est enfin venue pour Moscou: le projet de pipeline de l'Est a ses "pour" et ses "contre". Nul ne sait quelle sera la décision définitive. Une chose est toutefois évidente: aucun projet énergétique de grande envergure de la Russie contemporaine n'aura été analysé si longuement et avec autant de minutie. Trop de choses y sont en jeu pour l'Etat.