Un ministre néerlandais a rendu un mauvais service à l'Europe

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MOSCOU (Dmitri Kossyrev, commentateur politique de RIA-Novosti). Lorsque les événements désastreux ont eu lieu à Beslan, en Ossétie du Nord, l'auteur de ces lignes se trouvait à Novgorod, à la première réunion du club de discussions "Valdaï". Les meilleurs experts de l'Europe et des Etats-Unis spécialisés dans les problèmes russes se sont entretenus avec leurs collègues russes de tous les sujets, dont le terrorisme et la sécurité de l'Europe. Les séances ont alterné avec les émissions retransmises de Beslan.

Au cours d'une pause, l'idée suivante a été émise: à partir de ce jour, des changements se produiraient même en Europe qui s'obstine, en réponse aux actes terroristes incessants, à inviter Moscou à entrer en pourparlers avec les terroristes. Le sang versé par les enfants mettrait fin à la tragédie géopolitique: l'incompréhension croissante et l'offense entre la majorité des électeurs russes et une partie considérable du public européen.

Mais, à en juger par la réaction européenne à ce qui se produit, cet espoir ne s'est réalisé que partiellement.

Effectivement, les déclarations des dirigeants européens - sauf un - ont justifié les attentes. Il n'est plus nécessaire de citer les pays, les chefs d'Etat et de gouvernement qui ont exprimé leur compassion et ont dit ce qu'ils pensent des assassins des enfants. Il n'est pas non plus besoin de citer les propos sensationnels de Bernard Bot, ministre des Affaires étrangères des Pays-Bas (pays qui assume la présidence de l'UE) qui a dit que les autorités russes devraient s'expliquer sur cette tragédie et un grand nombre de victimes.

C'est une déclaration incroyable pour un diplomate et pour un homme. Personne en Russie - et non seulement un ministre - n'aurait pu critiquer les autorités espagnoles pour le nombre trop grand de victimes dans l'explosion des trains à Madrid et exiger qu'elles entament des pourparlers avec "Al-Qaïda" ou, par exemple, les terroristes basques. Il est inimaginable que Moscou reproche le 11 septembre 2004 à George Bush le nombre exorbitant de victimes et l'invite à modifier la politique proche-orientale des Etats-Unis.

Il se peut que les diplomates trouvent une solution à ce scandale. Mais l'opinion publique russe pense autrement. Bernard Bot et ses compagnons d'idée ont rendu un mauvais service à notre continent commun, parce que, s'ils ne comprennent pas aujourd'hui ce qui s'est produit et pourquoi, il n'y a pas de temps de continuer les discussions à ce sujet et, d'ailleurs, il n'y pas de désir de le faire. Si le massacre de centaines d'enfants est, pour une partie des Européens, le prix admissible pour que la clandestinité terroriste tchétchène obtienne le droit de diriger cette république pour déclencher ensuite les carnages interethniques sanglants dans tout le Caucase, alors à qui avons-nous affaire? Est-ce que ce sont les valeurs européennes qu'on nous appelle à apprendre?

L'incompréhension et la déception de l'Europe ainsi que de la rancoeur sont ressenties depuis longtemps dans la société russe. Les positions compromises de la minorité - les libéraux russes, dont les évaluations de la situation servent de base pour les avis de nombreux Européens - s'affaibliront maintenant encore plus, leur isolement dans la société s'accroîtra. Vladimir Poutine est un président populaire parce qu'il traduit les idées de la plupart des électeurs. Mais aujourd'hui sa popularité suffirait à peine à convaincre les Russes de ce que l'Europe tout entière est à leurs côtés en cette heure de tragédie nationale. Parce que ce n'est pas le cas. Ce n'est pas l'Europe tout entière qui est à leurs côtés, car il ne s'agit pas de leaders, mais du grand public.

L'Europe unie a cette particularité qu'on ne comprend pas toujours au nom de qui interviennent les fonctionnaires de l'UE. De quoi il s'agit dans notre cas concret: de l'avis d'un membre du gouvernement des Pays-Bas, d'un représentant de l'Union européenne ou de tous les Européens? Mais en lisant les titres de la une des quotidiens européens, on conclut que la tragédie de Beslan a bouleversé de nombreuses personnes. Le ton des commentaires a changé lui aussi.

En Grande-Bretagne, par exemple, nous voyons les titres suivants: "Tous les moyens sont bons pour les terroristes islamiques en vue d'atteindre leurs objectifs qui utilisent au maximum les institutions démocratiques et les désaccords entre l'Occident et la Russie. ... L'Europe manifeste l'intolérance erronée à l'égard de la politique russe en Tchétchénie". (The Guardian, Londres). Mais voici un autre avis: "La cause des rebelles tchétchène est sapée, car le monde entier considère les musulmans comme des monstres". (The Independent, Londres). En Allemagne, on peut lire les titres suivants: "La guerre contre les enfants. Le chemin sanglant des veuves noires" (Focus Magazine) et "Un diplomate non diplomatique. Les paroles claires et justes de Bernard Bot" (Die Tageszeitung).

Je tiens à le répéter: il est évident que les Européens sont bouleversés, qu'un grand nombre d'entre eux changent d'avis. Il reste à voir si cela suffit pour fermer la fissure entre l'Europe et la Russie, s'il n'est pas trop tard de le faire.

Le moins qu'on pourrait dire à propos des Européens dont les positions n'ont pas changé après la tragédie de Beslan, c'est qu'ils n'ont pas lu Dostoïevski qui a dit que même la plus noble affaire ne vaut pas une larme de l'enfant.

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