Un peintre courtisan privé de son emprire

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MOSCOU - par Anatoli KOROLEV, commentateur politique de RIA Novosti

A Moscou, dans les locaux d'un ancien club en face du Musée des beaux-arts Pouchkine, rue Volkhonka, le peintre Ilia Glazounov vient d'ouvrir sa propre galerie. Rares sont les artistes qui y parviennent de leur vivant, alors que la somptuosité de cet hôtel de deux étages aux colonnes couleur bleu turquoise surprennent les visiteurs, un véritable petit palais du Kremlin. Cette ampleur dévoile le grand secret de l'artiste : il est né trop tard. Peintre courtisan classique, maître des portraits d'apparat et génie de la flatterie étatique, Ilia Glazounov vient au monde dans la malheureuse époque de la dictature prolétarienne, dans une Leningrad révolutionnaire, et devient orphelin à l'âge de onze ans quand ses parents meurent de faim dans cette ville assiégée par les troupes allemandes. Il débute avec un style austère et connaît son premier succès en tant qu'illustrateur. Ses premiers dessins illustrant les "Nuits blanches" de Dostoïevski gardent jusqu'à nos jours la force d'un chef-d'œuvre.

D'ailleurs, à en juger par sa conversation avec des admirateurs citée par les journaux, Glazounov appréciait surtout le fait que ce livre illustré avait été "acheté par le grand réalisateur italien Luchino Visconti qui voulait monter un film d'après Dostoïevski et me proposait de devenir le décorateur en chef".

Son don secret d'un peintre courtisan se découvre dans le portrait d'Indira Gandhi dont la flatterie osée et la splendeur valent à Ilia Glazounov un solide carnet de commandes de la part des rois et présidents, mais aussi l'envie de ses collègues soviétiques et l'antipathie des critiques d'art. La proposition du ministère des affaires étrangères de peindre l'intérieur de l'ambassade soviétique à Madrid dans l'esprit russe finit par le séparer de ses confrères. Qualifié d'hypocrite, lécheur de bottes et escroc, il ne pouvait pas pendant de longues années adhérer à l'Union des peintres de l'URSS. Bien entendu, c'était injuste.

Glazounov est contradictoire. Il a la tête d'un courtisan, il est vrai, mais ses mains vaudraient la jalousie de Rembrandt. Une touche large et facile, une improvisation rapide, la symphonie des tons, la subtilité de la couleur locale et le lyrisme dramatique - bref, la liste est longue de ses qualités artistiques. Son image serait proche de celle de Pierre Paul Rubens, bien que personne ne les ait jamais comparées. Rubens perdait le goût du travail, s'il ne sentait pas son public. Pour exciter son génie, il aménagea sous le plafond de son énorme atelier une galerie réservée aux spectateurs dont les sièges étaient d'ailleurs payants. L'artiste s'approchait du tableau accompagné d'un orchestre et s'inclinait devant le public avant de se mettre au travail avec un entrain rabelaisien. Rubens aimait à être aimé.

Privé d'une ambiance de la cour et d'un parrainage impérial, dans les années 1960, Ilia Glazounov se trouve progressivement une ligne de conduite et fait de sa peinture un show grandiose dont tout le pays devient le public. Il choisit la tactique d'une flatterie furieuse.

Ses malédictions lancées aux péchés, ses coups de foudre jetés vers les corrupteurs de la Russie, sa tristesse face à des pauvres prostutuées, son Staline dans un cercueil placé sur un catafalque devant la porte de Brandebourg ("Les Mystères du XXe siècle"), tout respire en effet la flatterie pathétique vis-à-vis de la grande Russie.

Fustigeant un Occident pourri, fondant une Académie de peinture, de sculpture et d'architecture qui prône le réalisme religieux russe, Glazounov s'adonne lui-même à l'art pop. Ses toiles monumentales - "La Russie crucifiée", "L'Appel du Satan", "Le Marché de notre démocratie" - ne sont que des variations des découvertes faites par les Américains Robert Rauschenberg et Andy Warhol dans l'esthétique du collage.

D'ailleurs, il a recouvert le cadre de sa dernière toile antidémocratique de dollars. Une chosedont Warhol même n'aurait pas pensé. Quoi qu'il en soit, cela fournit une preuve de plus de l'ingéniosité extraordinaire de l'artiste.

Son dernier coup de théâtre, "La Grande Chine", la plus grande toile à grands traits du monde que le peintre a créée à l'occasion du cinquantenaire du Parti communiste chinois. Et il ne s'est pas trompé dans ses calculs. Enorme comme un mur de palais, cette toile a fait fureur cet été à l'ambassade chinoise. Elle a été envoyée en Chine où un bâtiment spécial a été hâtivement érigé près de Pékin pour l'abriter. Nul ne sait pourtant le prix de ce cadeau.

La nouvelle galerie de Moscou est le résultat de cette seule et même stratégie à succès. Paria du ministère soviétique de la culture, Glazounov est aujourd'hui le chouchou des autorités. Selon des estimations, son palais a coûté au trésor municipal une centaine de millions de dollars américains. Large de 2 500 mètres carrés, la galerie regroupe près de 500 toiles que le maître a offertes à la ville de Moscou. Un geste épatant.

Glazounov a fini par devenir le peintre courtisan d'un empire qui n'existe pas. Parmi ses idoles il compte Sourikov, Vasnetsov, Véronèse, Rembrandt, Botticelli, Vélasquez et d'autres dont seul Diego Vélasquez fut le peintre courtisan du roi d'Espagne Philippe IV. Il est toutefois curieux que ce peintre issu du peuple, encore jeune après avoir décroché pour son talent un titre de noblesse et vivant dans un palais, était obsédé par sa gloire et croyait que le pinceau n'était pas digne d'un grand d'Espagne.

C'est ce même sentiment de lassitude du talent et la soif évidente du pouvoir qui ressortent dans les dernières toiles d'Ilia Glazounov.

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