La Russie et l'OMC

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Par Ivan Korolev, directeur adjoint de l'Institut de l'économie mondiale et des relations internationales, docteur en économie, membre correspondant de l'Académie des sciences de Russie.

La Russie a introduit sa demande officielle d'adhésion à l'OMC en 1993 où cette organisation commerciale internationale s'appelait le GATT. Les négociations durent toujours. Non seulement avec le groupe de travail international mais en même temps avec des dizaines de pays membres dont chacun a des conditions à poser à la Russie.

Parmi les pays admis dernièrement à l'OMC les négociations ont été plus longues seulement avec la Chine : elles ont duré quinze ans. Mais la Chine est l'un des plus grands exportateurs mondiaux de produit finis. Pour ne parler que des jouets d'enfants, elle en fournit à d'autres pays pour 15 milliards de dollars.

Du point de vue de la concurrence sur le marché mondial des produits finis la Russie ne présente aucun danger pour les autres pays. Elle exporte principalement des matières premières et des produits de base : du pétrole, du gaz, des métaux, des engrais. Dans une certaine mesure, en exportant des matières premières et des produits de base, la Russie aide à créer des emplois dans les pays importateurs.

Alors pourquoi les négociations sur l'adhésion de la Russie à l'OMC sont-elles si longues ?

Pour des raisons aussi bien économiques que politiques.

Les raisons économiques de la poursuite interminable des négociations viennent du fait que, même sans être membre de l'OMC, la Russie, du point de vue économique, est suffisamment ouverte à l'extérieur : le chiffre d'affaires de ses échanges commerciaux se monte à 60% du PIB environ, au prix du marché. Le tarif moyen pondéré à l'importation est à un niveau relativement bas du point de vue des critères internationaux. Une partie des importations de denrées alimentaires et de biens de consommation arrive en Russie en noir (aux droits de douane réduits pour un pot-de-vin) ou ne passe pas du tout par la douane. Les quelques restrictions imposées aux importations de matériel aéronautique sont habilement contournées par les fournisseurs américains et européens au moyen du leasing. Dans ce contexte, les partenaires commerciaux ne trouvent pas nécessaire d'accélérer les négociations et d'adoucir les conditions qu'ils posent à la Russie.

Parmi les raisons politiques de la longue durée des négociations sur l'adhésion de la Russie à l'OMC il y a lieu de citer l'absence dans le pays de consensus national sur le ralliement à cette organisation. Une partie des milieux d'affaires russes est bien à l'aise en l'absence de règles transparentes et honnêtes sur le marché intérieur. Du point de vue stratégique, toutes les forces conservatrices et traditionnelles, du Parti communiste à l'Eglise orthodoxe, sont contre l'OMC.

Depuis ces derniers temps, l'impulsion politique favorisant l'admission de la Russie à l'OMC semble s'éteindre aux Etats-Unis et en Europe de l'Ouest. On constate des tentatives d'assortir son adhésion à cette organisation de différentes concessions politiques, tout particulièrement dans l'espace de la CEI.

A l'heure actuelle la Russie mène des négociations bilatérales sur son adhésion à l'OMC avec une soixantaine de pays. Les conditions varient selon le pays. L'Inde et le Vietnam demandent d'ouvrir davantage le marché russe à leurs produits textiles, la Chine à sa main-d'œuvre, les Etats-Unis à leur matériel aéronautique... Certains pays avancent des exigences exotiques. La Géorgie par exemple veut que la Russie annule le régime des visas pour les voyages entre les deux pays bien que cette question n'ait rien à voir avec les règles de l'OMC.

Les principales contradictions persistent dans les trois domaines suivants : 1° le niveau des prix du gaz sur le marché intérieur russe (les partenaires les considèrent comme sous-évalués, ce qui, à leur avis, signifie des subventions dissimulées de l'industrie russe); 2° la libéralisation du marché des services financiers et la facilitation de l'accès du marché russe pour les banques et compagnies d'assurance étrangères ; 3° le niveau de soutien à l'agriculture russe.

Une solution au premier problème est d'ores et déjà visible. Les prix intérieurs du gaz en Russie sont graduellement augmentés. Un calendrier des hausses des tarifs a été établi pour plusieurs années à venir compte tenu, naturellement, du niveau de vie de la majorité de la population. Mais le prix du gaz plus bas qu'au marché mondial est un avantage concurrentiel naturel de la Russie en tant qu'important producteur de cette matière première.

En ce qui concerne le deuxième problème, celui de l'accès du marché russe pour les banques et compagnies d'assurance étrangères, le consensus fait défaut en Russie même. L'industrie et la population sont favorables à une arrivée plus massive de sociétés étrangères sur le marché des services financiers. Tel n'est pas le cas des banques et des compagnies d'assurance nationales. Principalement, cela va de soi, pour des raisons strictement professionnelles.

Le troisième problème, l'agriculture, est le plus difficile.

Ce secteur a pour la Russie une importance qui déborde de loin le cadre de la politique commerciale.

L'agriculture russe n'arrive pas jusqu'à présent à surmonter les conséquences catastrophiques de la collectivisation des années 1930. Bien que la Russie soit devenue au début du XXIe siècle un exportateur important de tournesol, de froment et d'orge, aucune amélioration radicale n'est survenue dans cette branche. La résurrection du métayage n'a pas eu lieu. Le potentiel de développement d'une production compétitive de viande écologique dont la demande augmentera dans le monde entier reste inexploité. Et cela à une époque où un tiers de la population du pays vit à la campagne. L'agriculture et la transformation des produits agricoles sont l'unique source d'existence sur une partie considérable du territoire du pays. Privé de cette source, ce territoire se transformera en un désert sauvage aux conséquences écologiques imprévisibles, pour nos voisins européens également.

Voulant entrer à l'OMC la Russie ne cherche pas des avantages commerciaux immédiats. Ils sont tout simplement impossibles, vu la structure actuelle des exportations russes. L'essentiel est l'intérêt stratégique à être membre de cette organisation internationale, à l'utiliser comme une source d'impulsions extérieures favorisant la création d'un cadre juridique nécessaire à un développement économique normal. Là, les intérêts de la Russie et de ses partenaires à la table des négociations sur son adhésion à l'OMC coïncident objectivement, tout compte fait.

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