La seconde jeunesse de l'Initiative de défense stratégique

S'abonner
MOSCOU. /par Andréi Kisliakov, RIA Novosti/. Tout porte à croire qu'au congrès des républicains qui s'ouvre à New York le parti de George Bush va livrer bataille à son concurrent pour des points supplémentaires sur le terrain de la sécurité nationale. Les discours sur ce sujet à prononcer au congrès font l'objet de soins particuliers. Ainsi, le 23 août, tous les dirigeants politiques et militaires des Etats-Unis se sont rassemblés dans le ranch du président au Texas pour "une discussion sur les grandes priorités en matière de défense", selon l'expression du porte-parole de la Maison-Blanche, Scott McClellan. La plus grande priorité est, paraît-il, aussi bien du point de vue politique que miliaire, le nouveau programme de défense antimissile (ABM) dont la réalisation dans un avenir pas trop éloigné influera grandement sur la situation militaro-stratégique dans le monde.

Ce programme est-il vraiment nouveau ?

Dans son intervention le 18 août, à Philadelphie, devant le personnel de l'usine Boeing à l'occasion de déploiement du premier missile d'interception de cibles balistiques du "bouclier antimissile limité" à Fort Greeley, en Alaska, le président Bush a fait un aveu sérieux.

Il a affirmé que l'installation dans un silo du premier intercepteur était le début de la création du bouclier antimissile conçu par le président Ronald Reagan et absolument nécessaire maintenant pour se protéger des menaces du XXIe siècle. D'autre part, selon le président, les adversaires du système ABM restent dans le passé tandis que ses partisans ont le regard tourné vers l'avenir.

Notons tout d'abord que l'idée d'une défense ABM globale dans le cadre de l'"Initiative de défense stratégique" ou de la "Guerre des étoiles " n'appartenait jamais à Reagan car elle est venue du personnel de la Heritage Foundation créée en 1973 sous la direction du sénateur ultra Barry Goldwater. C'est lui, le gourou de Reagan, qui a donné le coup d'envoi de la rédaction d'un rapportde 175 pages à l'attention du président qui, s'inspirant de cet exposé, a signé en janvier 1984 la fameuse directive n° 119 intitulée "Initiative du président dans le domaine de la défense stratégique" (IDS) qui assignait une mission grandiose : déployer un "parapluie" solide couvrant la totalité du territoire des Etats-Unis et de leurs alliées.

On voit donc que les buts et les tâches de défense ABM déclarés récemment par les hommes de Bush coïncident effectivement avec ceux dont on parlait en 1984. Dans ce cas, il est intéressant de comparer la façon dont les objectifs de l'IDS répondaient aux réalités d'alors et celle dont ils correspondent à la situation actuelle.

Le rapport de la Heritage Foundation avait pour but principal de faire une large publicité de l'idée d'une éventuelle supériorité stratégique des Etats-Unis sur l'URSS en déployant toute sorte de moyens actifs, en premier lieu spatiaux et terrestres, réunis au sein d'un système unique de conduite des opérations. Cette confrontation globale avec l'URSS était dès le début évaluée à des centaines de milliards de dollars.

Les travaux ont été menés sur une grande échelle mais aucune progression sérieuse n'a été constatée dans l'installation d'armes dans l'espace extra-atmosphérique, notamment de lasers à alimentation nucléaire. Cela peut être expliqué en partie par l'affaiblissement de l'Union Soviétique qui a commencé au milieu des années 1980 et a abouti à son éclatement en 1991. Déjà au début des années 1990 le programme IDS était pratiquement fermé.

Tous ces efforts ont-ils donc été vains ? Loin de là, si l'on prend en considération ce que l'ancien directeur de la NASA James Fletcher qui dirigeait à une certaine époque un groupe chargé de l'étude des technologies défensives de l'IDS, a dit à propos des objectifs véritables de ce projet. Il a avoué que le programme IDS-ABM n'était nullement axé sur les armements spatiaux qui ne représentaient qu'un quart de la totalité des travaux à réaliser. La majeure partie des efforts tendait à élaborer des moyens spatiaux extrasensibles et efficaces d'observation, de détection et d'évaluation des cibles. En d'autres termes, il s'agissait de créer un réseau global de reconnaissance spatiale sur la base d'un puissant groupes de satellites.

Les perspectives possibles de l'utilisation d'un pareil système ont été exposées dès 1984 par l'ancien secrétaire de l'US Air Force, Edward Aldridge. Le principal mérite de la reconnaissance spatiale qui se développe consiste, à ses dires, en ce qu'elle réunit des conditions permettant de modifier la politique militaire du pays.

La situation est pareille aujourd'hui aussi. Du point de vue militaire l'idée de déployer, au début, dix intercepteurs en Alaska et autant en Californie n'est pas porteuse d'un gros danger. Les dirigeants russes l'ont déclaré plus d'une fois eux aussi ces derniers temps.

Autre chose est significative. Pratiquement, pour tous les missiles en possession des pays qui sont des ennemis réels des Etats-Unis leur territoire se trouvera pendant encore au moins les deux dizaines d'années à venir aussi loin que la Lune. Quant à une attaque au missile nucléaire du côté de la Russie ou de la Chine, elle est maintenant à peu près aussi réelle qu'un lancement de missiles balistiques contre le Nouveau Monde par les sous-marins de la Grande-Bretagne ou de la France, par exemple. Enfin, la reconnaissance ne confirme pas que les terroristes connus ont un moyen de lancer un missile capable d'atteindre réellement le territoire des Etats-Unis.

Contre qui sont alors dirigés les missiles intercepteurs ? Ont-ils une mission à remplir aujourd'hui ? Non, aujourd'hui ils n'en ont pas et on peut affirmer avec pratiquement cent pour cent de certitude qu'ils n'en auront pas demain non plus.

Si ces missiles - d'un prix exorbitant, soit dit à propos - sont déployés, de l'aveu général, pour parer à toute éventualité, quel est donc l'élément principal de la "nouvelle" défense ABM américaine ? Le même que celui de l'ancien. Les moyens spatiaux et terrestres de reconnaissance ayant un centre de commandement unique.

Pour assurer le fonctionnement du bouclier antimissile, il est envisagé d'utiliser des radars anciens et d'en construire de nouveaux, capables de voir plus loin que l'horizon, aussi bien sur le territoire des Etats-Unis qu'à l'étranger : en Grande-Bretagne, au Groenland, en Hongrie et dans les pays baltes. Ils suffiront à eux seuls pour contrôler tout le territoire de l'Europe. Avec la mise en place d'un groupe de satellites renforcé par des appareils d'alerte précoce DSP et de systèmes de détection infrarouge SBIRS toute la planète pourra être surveillée par les Etats-Unis.

Le problème est que le danger pour la stabilité stratégique des relations russo-américaines vient précisément de l'accroissement des systèmes militaires spatiaux qui ne sont pourtant pas des armes. En effet, la tendance actuelle à augmenter de façon unilatérale le nombre des satellites à mission militaire appliquée poussera de nouveau à penser à la nécessité d'élaborer des contre-mesures. Alors la militarisation de l'espace cosmique, c'est-à-dire l'installation d'armes dans l'espace, peut devenir une réalité. Serait-ce par souci de sécurité ?

Fil d’actu
0
Pour participer aux discussions, identifiez-vous ou créez-vous un compte
loader
Chat
Заголовок открываемого материала