Ensuite, tout particulièrement à la fin des années 60, dans les années 70 du siècle dernier et jusqu'à l'introduction de troupes soviétiques en 1979, la part de l'URSS dans le commerce extérieur de l'Afghanistan était de 27 pour cent, dont 35 pour cent pour les exportations et 21 pour cent pour les importations. Après l'entrée des troupes soviétiques en Afghanistan, l'URSS accorda une assistance économique, financière et militaire considérable - gratuite essentiellement - à ce pays. Dans le contexte du blocus des Etats occidentaux, c'était là le principal facteur de soutien du régime de Kaboul. C'est ainsi que pendant plusieurs décennies des spécialistes soviétiques travaillèrent en Afghanistan dans tous les secteurs, construisant, enseignant, édifiant l'économie afghane, formant l'armée afghane. Au cours de la coopération bilatérale, c'est-à-dire de 1954 à 1990, 142 ouvrages industriels divers furent construits et 150 autres furent mis en chantier en Afghanistan avec le concours de l'URSS. L'Union soviétique contribua à la création de plusieurs secteurs industriels: usinage des métaux, gaz, bâtiment, industrie chimique. Tout cela prit fin au cours de la période comprise entre 1989, année du retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan conformément aux accords de Genève, et 1992, quand le régime du président Najibullah tomba faute d'armes soviétiques. La Russie avait alors quitté l'Afghanistan en coupant tous les ponts. Après l'accession des talibans au pouvoir à Kaboul la Russie mit définitivement fin à toute coopération économique et technique avec ce pays, accordant cependant une aide militaire secrète à l'Alliance du Nord d'Ahmadshah Massoud.
Où en sommes-nous aujourd'hui? Le fait qu'en octobre 2001 Kaboul ait été pris par l'Alliance du Nord et non pas par les détachements unifiés de mojaheds du sud, principalement des Pachtouns, aurait pu être considéré comme un triomphe de la Russie dans la lutte tacite menée avec les Etats-Unis pour la prise de la capitale afghane et, partant, pour l'influence dans l'Afghanistan d'après-guerre. La décision de Moscou de miser sur l'Alliance du Nord et, notamment, sur le ministre afghan de la Défense, le maréchal Fahim, était-elle justifiée? C'était plutôt un choix contraint et inévitable, cependant en Afghanistan le rôle d'ethnie formant l'Etat a toujours été assumé par les Pachtouns et cette règle d'or n'a jamais été enfreinte en dépit des multiples tentatives qui ont été faites.
Quoi qu'il en soit, en Afghanistan la Russie a conservé de nombreux amis sincères et, ce qui est essentiel, politiquement non engagés et plus conséquents. Cela est évident à celui qui s'est rendu en Afghanistan dès le lendemain de l'expulsion des talibans et ensuite deux ou trois ans après. Par exemple, alors qu'aujourd'hui l'économie repose sur le trafic de stupéfiants, l'Afghanistan attend toujours les dollars promis par la communauté mondiale pour son relèvement. C'est pourquoi les Afghans maudissent les Etats-Unis et consorts alors qu'ils n'ont que de bonnes paroles pour évoquer la période où les "chouravis" (nom par lequel ils désignaient les Soviétiques) étaient présents.
Les Afghans ne cachent pas qu'ilssouhaitent voir la Russie participer plus activement à l'aménagement de leur pays. A Kaboul et dans le nord de l'Afghanistan la nostalgie des "chouravis" est à son comble. Selon les autochtones, personne d'autre que les "chouravis" ne savait mieux les comprendre, ils étaient les plus accessibles et question travail ils n'avaient pas leur pareil.
Cela concerne tous les domaines, surtout le domaine militaire. Aujourd'hui au ministère afghan de la Défense on aime à évoquer l'époque où Asef Delawar, qui avait été nommé à la tête de l'Etat-major général le lendemain du renversement des talibans, recevait les attachés militaires français, britannique et autres en leur disant invariablement en russe, la main tendue, "Bonjour camarade". Il ne maîtrisait pas l'anglais.
L'Institut polytechnique de Kaboul a été construit dans les années 60 par l'Union soviétique en qualité de don au peuple afghan. Il a récemment rouvert ses portes. Tous les enseignants sans exception parlent le russe, pour leurs cours ils utilisent des manuels et des mémoires rédigés en russe et remontant à l'époque soviétique. Et sous aucune promesse ces gens n'accepteront de réformer leur institut. C'est qu'ils craignent de rester sans travail vu que le russe est la seule langue étrangère qu'ils pratiquent et qu'ils considèrent que l'établissement appartient à la Russie et espèrent toujours un retour de celle-ci.
La Russie est nécessaire également parce l'Afghanistan appréhende de rester seul face à l'Occident. L'Afghanistan avait toujours su mener une politique équilibrée entre l'URSS et l'Occident, ce qui lui procurait invariablement des avantages. Cet équilibre avait été rompu au bénéfice de l'URSS partiellement sous le règne de Daud en 1973 et entièrement en 1978 avec l'accession au pouvoir du Parti démocratique du peuple afghan (DPRA). Aujourd'hui l'Afghanistan s'emploie à rétablir cet équilibre. La réponse à la question de savoir s'il y réussira doit être recherchée dans la capitale russe.
La position de Moscou en ce qui concerne le problème afghan consiste en ceci: la Russie a besoin d'un Afghanistan stable et prospère, dont le territoire ne serait plus un foyer de terrorisme international, d'extrémisme religieux et de trafic de stupéfiants. Moscou a bien laissé entendre que les intérêts de la Russie sur l'axe afghan revêtaient un caractère "défensif" et n'allaient pas au-delà de sa politique appliquée en Asie centrale. Pour ce qui est de l'aménagement du nouvel Etat afghan, la Russie ne se montre pas plus active que l'Union européenne, par exemple. Il y a beaucoup de raisons à cela, mais la principale réside dans le fait que maintenant l'Afghanistan a moins besoin de la Russie qu'à la glorieuse époque soviétique. Par exemple, elle n'est aucunement motivée à concurrencer l'OTAN dans la création de l'armée nationale afghane. Et tout semble indiquer que si un regain d'activité de la Russie dans ce pays proche et bien connu a lieu, ce sera dans la coopération et non pas dans la concurrence avec d'autres pays et organisations.