Aujourd'hui, la question de savoir si la Russie a besoin du Proche-Orient et si le Proche-Orient a besoin de la Russie ne s'impose pas.
La Russie n'a jamais quitté cette région. Il est d'ailleurs presque impossible de le faire. Toute l'histoire et la culture de notre pays sont liées, d'une façon ou d'une autre, à l'Orient. Qui plus est, avec la formation d'Etats indépendants en Transcaucasie et en Asie centrale, la Russie et les Etats du Proche-Orient sont devenus parties d'un seul espace géopolitique, ce qui a entraîné l'augmentation de leur interdépendance. Les conflits qui couvent dans cette région ont directement trait aux intérêts nationaux de la Russie, avant tout dans le Caucase et en Asie centrale.
La situation qui se profile aujourd'hui au Proche-Orient s'avère assez difficile pour la Russie, les nouvelles réalités géopolitiques pouvant y être formées sans la participation de Moscou et sans tenir compte de ses intérêts. Aussi la Russie ne peut-elle pas se permettre de rester à l'écart des événements qui s'y produisent.
Un rôle politique actif de la Russie dans cette région est susceptible de contribuer à assurer l'équilibre des forces et des intérêts, à résoudre les problèmes régionaux urgents. D'autant plus que les positions de Moscou et de la plupart des pays arabes à l'égard des questions clés du développement de la situation politique dans la région sont quasi identiques. Le Proche-Orient garde son importance pour la Russie en tant qu'une des principales sources de produits énergétiques, un des plus importants points d'intersection des communications mondiales, un des plus grands débouchés.
Dans le contexte d'une évolution accélérée du système des relations internationales, la Russie applique sa politique extérieure conformément aux principes essentiels suivants : continuité, modernisation, équilibre entre le désirable et l'accessible en vue d'assurer des conditions favorables pour les réformes internes.
A l'heure actuelle, on peut dire que la Russie applique une politique extérieure "tous azimuts". Une importance primordiale revient à la question d'harmoniser les lignes orientale et occidentale de la politique pour renforcer l'influence de la Russie sur la scène internationale et stabiliser la situation sociale et économique dans le pays. C'est ce qu'a évoqué le président russe, Vladimir Poutine, intervenant en juillet dernier au cours de sa rencontre à Moscou avec les ambassadeurs russes. Il a notamment appelé à renouer les liens avec tous les pays dans lesquels Moscou avait investi des ressources financières et intellectuelles considérables à l'époque soviétique afin de maintenir des relations d'amitié de longue date.
Il s'agit notamment des Etats arabes. L'aide soviétique a permis à beaucoup d'entre eux d'accéder à l'indépendance politique et économique, d'entamer le processus d'industrialisation, d'établir leur industrie lourde et de créer des secteurs énergétiques. Depuis le début des années 1960, les Etats arabes étaient les principaux partenaires commerciaux et économiques de l'URSS parmi les pays en voie de développement. Jusqu'au démembrement de l'Union soviétique, ils assuraient quelque 30 pour cent des échanges commerciaux de l'URSS avec l'ensemble des pays d'Asie et d'Afrique et recevaient au moins 20 pour cent de l'aide technique et économique que l'Union soviétique accordait à des pays étrangers. En même temps, les livraisons des pays arabes couvraient absolument les besoins de l'URSS en réexportation de pétrole, en certains produits agricoles et objets de consommation courante. Les pays arabes étaient parmi les principaux acheteurs de voitures et d'équipements soviétiques, assurant presque la moitié des exportations de l'URSS vers les pays en voie de développement.
En outre, des dizaines de milliers d'étudiants arabes ont reçu leur formation en Union soviétique. En regagnant leur patrie, ils emportaient non seulement des connaissances, mais aussi des femmes. Ces gens et leurs enfants représentent un puissant potentiel humain qui influence les relations russo-arabes.
Cependant, les succès n'allaient pas toujours croissant, et les relations bilatérales ont connu des hauts et des bas. Après le démembrement de l'URSS, la Russie nouvelle traversait une période de graves difficultés intérieures. La composante proche-orientale de sa politique extérieure a été reléguée au second plan. Or, dans un nouveau contexte géopolitique, les pays arabes réétablissaient leur identité et cherchaient à occuper leur propre créneau sur la scène internationale. Le renoncement de la Russie aux anciens dogmes et à l'idéologie soviétique a été perçu par certaines élites proche-orientales comme un signal de se mettre à la recherche de nouveaux alliés capables d'assurer leur sécurité nationale. D'autre part, les ouvrages de politologie russes ont commencé à faire de plus en plus usage du terme "pays marginaux", parmi lesquels on classait l'Irak, la Libye, la Syrie, le Yémen, le Soudan et certains d'autres. Alors que c'est dans ces pays-là qu'ont travaillé des centaines, voire des milliers de spécialistes soviétiques. L'URSS y employait des ressources matérielles considérables créées par des générations de Russes. Aujourd'hui, les marchés de ces pays représentent une arène d'une lutte concurrentielle acharnée entre les compagnies américaines et européennes.
Néanmoins, la Russie est toujours présente au Proche-Orient avec les centrales électriques, les digues, les usines, les écoles et les gisements pétroliers et gaziers aménagés à l'époque soviétique. En outre, bien des Proche-Orientaux considèrent toujours Moscou comme un modèle de lutte pour l'indépendance économique et politique, comme une source sûre d'aide politique, militaire et économique.
Aujourd'hui, la Russie doit réviser à fond la politique à appliquer dans le monde arabe et au Proche-Orient en général, tout en tenant compte de la nécessité de mener les réformes dans le pays et des intérêts de la diplomatie russe et en alignant cette politique sur les objectifs assignés par la communauté mondiale.
Dans la réalisation de cette tâche, il ne serait pas raisonnable de reprendre automatiquement l'ancienne structure des relations politiques et économiques avec les pays arabes, la Russie, le Proche-Orient et le monde entier s'étant beaucoup changé au cours des quinze dernières années. Dans les nouvelles conditions internationales, la coopération bilatérale et régionale doivent se développer compte tenu de l'expérience positive du passé, tout en prenant en considération les nouveaux intérêts russes et arabes. Les deux parties doivent y faire preuve de volonté politique.
La reprise des relations avec les partenaires traditionnels de la Russie au Proche-Orient et le développement ultérieur de la coopération avec les "nouveaux amis" (l'Arabie Saoudite et d'autres monarchies du Golfe) contribueront à renforcer le rôle de la Russie dans la région en tant que force économique et politique importante. D'autant plus que la Russie est toujours considérée comme un pays ami et un bon partenaire économique. Plusieurs dirigeants arabes l'ont déclaré plus d'une fois. L'expérience de certaines compagnies russes travaillant dans les pays arabes démontre qu'il est possible d'assurer une continuité technologique. Or, à l'heure actuelle, la tâche essentielle ne consiste pas à rétablir les anciennes relations, mais à trouver de nouvelles sphères de coopération avec les pays du Proche-Orient.