Commençons par le premier événement. Le patron de l'IFPI, Jai Berman, a une nouvelle fois accusé la Russie d'être le "principal pays exportateur" de CD piratés. A ses dires, sa production annuelle est estimée à 342 millions de disques piratés en 2003. Sur ce total, seulement 9% auraient été vendus aux consommateurs nationaux. Ainsi, à croire l'IFPI, un CD sur trois dans le monde serait "made en Russia". Cela s'ajoute au canevas général des accusations portées contre la Russie déclarée être le pays qui porte le plus gros préjudice aux bénéfices des géants européens et américains.
Igor Bokovtsov, président de l'Association pour le partenariat non commercial des producteurs russes de supports optiques "Disk Alians", affirme cependant que les chiffres cités depuis des années déjà par l'IFPI sont "inventés de toutes pièces". Les onze entreprises membres de son association ont produit ensemble 55 millions de CD l'année dernière et 46 millions en 2002 (l'association regroupait alors neuf sociétés seulement). D'une façon générale, toute la branche qui compte une trentaine de producteurs importants n'arrive même pas à fabriquer 100 millions de CD par an. D'où viennent donc les chiffres cités par l'IFPI ?
Sa méthode de calcul repose sur la description technique de l'équipement. Mais une bonne partie en est périmée moralement et physiquement. L'âge moyen de l'équipement enregistreur en Russie est de sept à huit ans. Leurs producteurs, principalement des sociétés européennes, ne garantissent un rendement à 100% qu'au cours des deux premières années de fonctionnement. Ensuite il chute de 10% par an.
Deuxièmement, bien que la puissance de projet des usines russes soit de 250 millions de CD par an, les usines ne tournent en moyenne qu'à 53% de leur capacité. Elles ne marchent à plein rendement que d'octobre à décembre. Telles sont les données recueillies par l'Association internationale de l'industrie phonographique (IRMA) au cours de ses études effectuées à travers le monde.
Troisièmement, d'après les Douanes russes, bien que le pays importe des dizaines de millions de CD-R vierges, ils ne sont pas utilisés par les producteurs légaux du fait de leur basse qualité. Par exemple, Andréi Brents, directeur de l'Usine électronique de l'Oural (UED-CD, Ekaterinbourg) affirme que les entreprises n'ont aucun avantage de fabriquer de la contrefaçon. Les frais de production de 0,25 dollar le disque ne diminuent pas lorsqu'elles copient un CD piraté. Comme l'usine a son cahier des charges rempli, notamment de commandes passées par des clients étrangers (français), elle n'a pas l'intention d'exposer à des risques leurs équipements avec des CD-R asiatiques bon marché. Andréi Brants se range de l'avis du président de "Disk Alians" que les chiffres cités par l'IFPI au sujet de la part de la Russie dans le piratage mondial sont exagérés de deux à deux fois et demie.
D'autre part, il dit que lui-même et ses collègues, directeurs de la production de supports optiques, ont invité des inspecteurs de l'IFPI à leur rendre visite. On ne peut que supposer la raison pour laquelle ils n'ont pas voulu venir, bien que l'Usine de l'Oural soit la plus importante entreprise de la branche qui entre pour plus de 70% dans la production totale de l'association "Disk Alians". Les dirigeants de l'usine ont même proposé à l'IFPI d'installer des caméras de surveillance dans ses ateliers. La réalité ne semble pas l'intéresser.
Nos interlocuteurs ont remis en doute également le postulat des "pertes de milliards de dollars" occasionnées à l'Occident par le piratage russe, même si l'on accepte sans preuve la version des centaines de millions de CD russes vendus à l'étranger. En effet, les produits piratés ne trouvent de preneur que lorsque, la qualité étant égale (les produits légaux sont fabriqués sur des équipements du même type), ils sont offerts à un prix beaucoup moins cher.
Il y a lieu de faire remarquer que les prix des supports laser ont été augmentés artificiellement depuis le milieu des années 1990. Le processus s'est inversé maintenant. Les superprofits des producteurs de copies sombrent dans le passé. La demande du CD légal dans les pays industrialisés diminue depuis plusieurs années déjà. Mais on ne peut pas expliquer cette baisse par la seule diffusion de disques piratés. Dans le jeu est entré l'Internet, cet instrument puissant, dont les possibilités de copiage sont inépuisables et pratiquement incontrôlables. C'est là le problème.
Il y a cinq ans l'Union européenne trouvait le marché russe des produits audio et vidéo sur support laser le plus prometteur. Mais le prix de ces produits doivent correspondre au niveau de vie, assez bas en attendant, de la population du pays. Certaines sociétés importantes en sont arrivées, quoique avec retard, à la conclusion qu'il était nécessaire de réduire les prix sur le marché russe. Ainsi ont vu le jour les versions de produits spécialement destinées à être commercialisées en Russie uniquement.
Ainsi, Universal Music Group a décidé une réduction de 13% du prix de sa production. Tout comme BMG, Sony, EMI et d'autres, cette société commence à faire concurrence aux producteurs de disques piratés. A noter que les "CD russes" ont le même aspect que leurs analogues étrangers à cette seule différence que toutes inscriptions sont faites en russe et dans une forme abrégée, ce qui ne plaît pas à d'autres sociétés, d'où les accusations irrationnelles à l'adresse de la Russie et d'autres formes de pression.
L'Etat ne refuse pas de durcir les sanctions pour piratage. Au cours des six premiers mois de l'année, les organes de l'Intérieur ont démantelé 230 ateliers clandestins, mis en mouvement 2 300 procès de contrefaçon et saisi des produits pour des dizaines de millions de dollars.
Passons maintenant au procès de Rostov-sur-le-Don. Le criminel a été condamné à trois ans de prison en vertu de l'article 146 du Code pénal (atteinte aux droits d'auteur et assimilés). Pour la première fois, un pirate vidéo a eu une condamnation aussi sérieuse. Tous les grands journaux ont commenté cet événement.
L'Association antipiratage de Russie (RAPO) est également satisfaite de la décision du Tribunal. Son directeur Konstantin Zemtchenkov affirme que ce chef d'accusation aboutit à plus de cent condamnations par an mais jusqu'à aujourd'hui elles ont toutes été très douces. A partir d'aujourd'hui la perspective d'une peine de privation de liberté de longue durée est réelle et incontournable. Parce qu'un précédent a été créé. Cela ne peut qu'inspirer de la peur aux pirates.
Les dirigeants de la Direction principale pour la lutte contre les infractions économiques du ministère de l'Intérieur, soulignant les succès dans la lutte contre les producteurs et les distributeurs des CD piratés, estiment que les sanctions ne suffisent pas à elles seules pour vaincre ce phénomène criminel. Le marché est régi par les lois économiques : la concurrence, le prix, la demande et l'offre. Evidemment, l'ambassadeur des Etats-Unis à Moscou, Alexander Vershbow, l'avait en vue en disant récemment qu'afin de réduire le prix de leurs produits deux sociétés phonographiques américaines importantes avaient fait savoir leur volonté de lancer la production de CD en Russie.