Tous les mois d'août la vie musicale à Moscou se met presque totalement en veilleuse non seulement parce que la plupart des chanteurs et musiciens interprètes de musique classique prennent vacances ou sont en tournées. Depuis douze ans d'affilée, au mois d'août, Taroussa, l'ancienne cité russe implantée sur l'Oka, dans la région de Kalouga, accueille le Festival de Musique Sviatoslav Richter.
Le nom de Taroussa, est prononcé avec une émotion particulière par les représentants de l'intelligentsia russe. Cette petite bourgade est particulièrement appréciée de nombreux musiciens, peintres et écrivains russes. A la fin du XIX-e et au début du XX-e siècle celle qui allait devenir la célèbre poétesse Marina Tsvétaïéva passait tous les étés à Taroussa. Et elle avait été tellement fascinée par les rives abruptes de l'Oka qu'elle avait exprimé le voeu d'être inhumée ici. Ces lieux ont été fréquentés par le prosateur Konstantin Paoustovski, le dramaturge Anton Tchékhov, le poète Mandelchtam, les peintres Sourikov et Kouindji.
Probablement, cette terre a été ensorcelée par des divinités païennes russes, vivant aujourd'hui encore dans l'enchevêtrement des branches d'arbres gigantesques et les sources aux eaux de cristal qui jaillissent des rives de l'Oka. Et les natures délicates des créateurs ne sont pas insensibles à cet enchantement...
A partir du début des années 60 du siècle dernier, Taroussa est régulièrement fréquentée par l'éminent musicien interprète russe Sviatoslav Richter, dont le nom est connu des mélomanes sur tous les continents. Son épouse, la non moins célèbre cantatrice Nina Dorliak, et lui avaient été séduits par un endroit pittoresque de la rive de l'Oka, là où se dressait une isba jadis habitée par un baliseur. Sviatoslav Richter avait acheté la bâtisse abandonnée et y avait aussitôt installé un piano. Par la suite, lorsque la datcha - en l'occurrence deux maisons paysannes en rondins situées l'une contre l'autre - fut prête, le pianiste et la chanteuse y séjournèrent régulièrement.
Lorsque le baromètre était au beau, la journée commençait par une baignade dans les eaux limpides de la rivière, tellement appréciées par Richter. Ensuite le pianiste s'installait devant le clavier.
La maison était chauffée au moyen d'un poêle russe. On allumait des bougies et on admirait les merveilleux couchers de soleil. Sviatoslav Richter, qui avait pourtant parcouru le monde dans tous les sens, disait que la modeste datcha qu'il possédait près de Taroussa était sa maison préférée et un lieu de prédilection pour la création.
En 1992, Sviatoslav Richter proposa à la communauté musicale d'organiser à Taroussa un festival d'été de la musique. Il voulait ainsi permettre à d'autres musiciens de travailler fructueusement en ce lieu et initier les autochtones aux classiques mondiaux qui accèdent peu à la province.
Août 1993. Le cinéma "Mir", une petite salle de Taroussa dans un état de vétusté avancé. Sur la scène, un "Estonia", un piano à queue fourni par l'école de musique locale. Au clavier il y a le grand Richter près duquel, debout, se tient la cantatrice Galina Pissarenko. Ils ont préparé un programme exceptionnel, à savoir un cycle de chansons de Grieg rarement interprétées. Des Taroussiens sont dans la salle: des pêcheurs rentrés du labeur, des enfants pieds nus, le visage hâlé par le soleil, des habitantes de l'endroit ayant eu toutes les peines du monde à s'arracher à leur lopin. Une salle comble. Elle se fige lorsque la musique se fait entendre et éclate en applaudissements quand elle cesse. A la fin du concert des enfants remettent au maître des fleurs du jardin.
Sviatoslav Richter s'enorgueillissait de cette nouvelle entreprise. Les festivals de musique de Taroussa sont désormais annuels. Le grand musicien a quitté ce monde en 1997, mais la tradition est restée.
Maintenant chaque été, au mois d'août, le festival de Taroussa est organisé par la Fondation Sviatoslav Richter (elle avait été créée par le pianiste, son épouse Nina Dorliak, l'altiste Youri Bachmet, le poète Andreï Voznessenski et la directrice du musée des Beaux Arts Pouchkine, Irina Antonova).
Des musiciens universellement connus participent à ces festivals: Natalia Goutman, Youri Bachmet, Oleg Krys, Vladimir Skanavi, Mark Pekarski, Arkadi Sevidov. Il y a aussi des collectivités prestigieuses: l'orchestre de chambre Kremlin, le théâtre Novaïa opera, l'orchestre de chambre Musica Viva et d'autres. Cette année le premier concert à la mémoire de Sviatoslav Richter a été ouvert par la poétesse Bella Akhmadoulina. La directrice générale de la Fondation, Elvira Orlova, dit qu'il n'est pas difficile de réunir en été à Taroussa des interprètes de renommée mondiale. "Il n'y a jamais de refus lorsque l'on prononce le mot "Richter"..."
Le festival se développe. Dans son cadre des musiciens animent des master classes pour la jeunesse. Cette année les organisateurs ont réuni une cinquantaine de jeunes interprètes venus des quatre coins de la Russie et même de certains pays de la Communauté des Etats indépendants (CEI), de manière à les mettre en contact direct avec les imminents professeurs du conservatoire Tchaïkovski de Moscou. Il s'agit là d'un prolongement des idées civilisatrices de Sviatoslav Richter.
Les sons des violons et des violoncelles, du piano et du hautbois se font entendre au-dessus des eaux généreuses de l'Oka. Pour expliquer le succès de cette manifestation, Alexeï Outkine, fondateur de l'ensemble de solistes Ermitaj et professeur de la classe de hautbois au Conservatoire de Moscou, a dit ceci: "Tout ce que le grand Richter a touché de la main vivra". Quant au violoniste Andres Mustonen, directeur artistique de l'ensemble estonien Hortus Musicus, il estime que le festival à Taroussa se distingue des autres manifestationsde ce genre par l'atmosphère de haute spiritualité qui y règne.
Pour que cet "îlot de spiritualité" se transforme en continent, les membres de la Fondation veulent ériger à Taroussa un Centre Sviatoslav Richter. L'architecte Igor Popov en a déjà conçu le projet et les travaux pourraient commencer en 2005. Ils veulent aussi retaper la datcha de Richter...
L'optimisme des organisateurs n'a rien de surprenant. Ils ne doutent pas du succès car ils savent qu'en prononçant le mot magique "Richter"...
