"Cependant, tout récemment encore l'intention de déployer une partie de ces bases en Pologne, par exemple sur l'aérodrome de Minsk Mazowiecki ou à Biala Podlaski, à trente kilomètres de la frontière de la Biélorussie, était interprétée à Moscou comme une "menace à la sécurité de la Russie". C'est ce qu'ont dit notamment en février dernier le ministre de la Défense Serguéi Ivanov et le chef de la Direction principale des opérations de l'Etat-major général, le général de corps d'armée Alexandre Roukchine.
Qu'est-ce qui a changé dans la position de Moscou ? Premièrement, et principalement, l'intention de la Maison-Blanche de reconfigurer son réseau de bases militaires en Europe était connue à Moscou depuis longtemps. Moscou savait aussi que cette réforme n'était pas une tentative de "punir l'Allemagne" pour avoir refusé, comme la France ou la Russie, de soutenir les plans américains de guerre en Irak et de renversement de Saddam Hussein. Les experts militaires comprennent qu'après l'éclatement de l'Union soviétique, l'élargissement de l'OTAN à l'est et la transformation de la Russie, ancienne "menace pour la démocratie occidentale", sinon en un partenaire absolu des Etats-Unis et de l'Alliance atlantique, au moins en un pays qui n'est pas leur ennemi, les dépenses fabuleuses nécessitées par le maintien des infrastructures militaires US en Europe deviennent inutiles. Aujourd'hui où la menace d'une guerre mondiale a sombré dans le passé, des contingents militaires comme ceux que le Pentagone avait en Allemagne (100 000 hommes ou 300 000 à 350 000 avec les familles) deviennent un fardeau superflu. Ils ne répondent plus aux impératifs du développement contemporain de l'art militaire.
Deuxièmement, la conduite de la lutte contre le terrorisme international et contre la prolifération des armes de destruction massive et des technologies nucléaires et balistiques ne demande pas des armées nombreuses mais des structures hi-tech souples, mobiles, capables d'être recrutées et mises en condition en quelques semaines, voire en quelques jours pour entrer au combat dans la foulée, en s'appuyant sur l'infrastructure militaire aménagée d'avance sur un théâtre ou sur un autre. C'est une telle infrastructure que les Etats-Unis préparent ou s'apprêtent à mettre en place dans les régions où ils reportent leurs bases militaires. A juger par l'information disponible, en Pologne, en Lituanie, en Bulgarie et en Roumanie, en Ouzbékistan et en Kirghizie, au Kosovo, en Turquie, en Afghanistan, en Corée du Sud, au Japon, aux Philippines... la liste pourrait être prolongée en y ajoutant, ce qui ne serait pas superflu dans l'avenir, la Géorgie et l'Azerbaïdjan.
On peut affirmer qu'en principe cette configuration qui suit l' "axe d'instabilité" est porteuse d'une menace pour la Russie - pas aujourd'hui mais dans un avenir hypothétique - puisque la situation peut prendre une tournure inattendue. Mais on peut ne pas en parler du tout, d'autant qu'il n'y a pas moyen d'influer sur ces changements. Des déclarations sur l'hégémonisme américain, sur le refus de compter avec les intérêts d'autres Etats ne pourraient qu'aggraver la situation sans aboutir à un résultat positif. Le meilleur moyen est donc de garder le calme et de faire tout le nécessaire pour renforcer sa propre sécurité. C'est ce qui, paraît-il, explique les propos de Serguéi Ivanov.
Que les dirigeants militaires russes tirent des conclusions de la situation militaire stratégique qui change en Europe et dans les régions qui entourent la Russie, c'est à ne pas douter. Ces jours-ci littéralement le commandant des troupes spéciales (ayant la charge de la défense antiaérienne de Moscou et de sa région industrielle et économique), le général Youri Soloviev a déclaré au cours d'une conférence de presse qu'en raison de l'élargissement de l'OTAN il était intervenu auprès du chef d'Etat-major général, Youri Balouevski, en faveur du "renforcement de certains secteurs de la défense de la capitale" et que ses propositions avaient été intégralement soutenues.
Le général n'a pas précisé quels secteurs il s'apprêtait à renforcer mais les experts militaires ont compris qu'il s'agissait des approches occidentales plutôt qu'orientales. Même logique dans la décision de Moscou d'amplifier sa présence en Kirghizie, sur l'aérodrome de Kant, et au Tadjikistan, en transformant sa 201e division motorisée en une base militaire russe dans ce pays. D'autre part, la résistance opposée à Tbilissi qui cherche à résoudre par la force le problème de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud s'inscrit, semble-t-il, dans la même logique, celle du renforcement de la sécurité nationale. En effet, si dans la Géorgie énervée par une nouvelle guerre civile qui a éclaté par la faute de Tbilissi les bases militaires russes sont remplacées par des bases américaines (ce qui est parfaitement possible, les actuels leaders géorgiens ont beau affirmer le contraire), il est douteux que le ministère russe de la défense, tout comme le Pentagone, puisse garder son calme olympien.
Mais ces mesures visibles de renforcement de la sécurité de la Russie sont sûrement loin d'être les seules que le Kremlin prend pour réagir de façon adéquate au changement rapide de la situation géopolitique et à la reconfiguration des bases militaires américaines en Europe et dans d'autres régions de la planète. On ne saurait exclure que pendant la période accordée à ce changement de dispositif - six à dix ans - les batteries de missiles stratégiques russes se voient assigner des objectifs nouveaux. Qui pourra garantir ou déclarer ouvertement que ce ne seront pas les nouvelles bases US déployées en Pologne, en Lituanie ou en Roumanie. Les militaires du monde entier ont une logique parfaitement concrète. Ils doivent prendre en considération non seulement les déclarations et les intentions de certains hommes politiques ou des chefs de tel ou tel Etat, mais également le potentiel de ses pays et de leurs forces armées.
Le point de vue de l'auteur ne coïncide pas dans tous les cas avec celui de la rédaction.