C'est indéniable, l'Irak a besoin d'un parlement provisoire qui conférerait aux yeux des Irakiens une plus grande légitimité au gouvernement intérimaire ainsi qu'au président nommé et non pas élu et au premier ministre. Cependant, l'Irak a-t-il besoin d'un parlement qui ne serait pas en mesure d'influer réellement sur la situation dans le pays, surtout quand celui-ci est au bord de la guerre civile?
Ce dont l'Irak a besoin aujourd'hui, c'est d'un début de négociations entre le gouvernement intérimaire et l'opposition. Or, la chose ne semble possible que par la médiation de la communauté internationale et l'intervention de l'ONU jouant ici le rôle central. La question maintenant reste de savoir si cette organisation acceptera de se charger de cette mission malaisée et si les Etats-Unis et le nouveau gouvernement irakien entendent lui laisser cette chance.
Deux mouvements irakiens influents - dirigés par le Chiite Moqtada al-Sadr et le Comité sunnite des oulémas musulmans - ont refusé de prendre part à la Conférence nationale à Bagdad. Toutefois, cela ne signifie pas qu'ils renoncent à participer au processus politique en Irak. Ce qu'ils ne veulent pas, c'est le faire dans le cadre de la Conférence nationale.
On imagine mal comment al-Sadr, qui estime que l'occupation se poursuit et est combattu par la force multinationale, aurait pu se rendre à Bagdad. Al-Sadr a besoin de garanties de sécurité, et celles-ci doivent émaner du gouvernement irakien et du commandement de la force multinationale, mais aussi de la communauté internationale. Aujourd'hui Moqtada al-Sadr est disposé à toute médiation qu'il estimera neutre.
A cet égard plus actuelle que jamais est la proposition faite par la Russie de tenir une conférence internationale sur l'Irak avec la participation représentative des forces politiques irakiennes, y compris celles de l'opposition. Il est possible qu'al-Sadr et les autres opposants acceptent de prendre part à une telle conférence qui se déroulerait sous l'égide de l'ONU en territoire neutre, mais pas à Bagdad.
Moscou a suggéré la tenue d'un tel forum pratiquement dès le lendemain du renversement du régime de Saddam Hussein. Cependant, cette proposition n'avait pas été appuyée par les forces d'occupation, celles-ci repoussant une large implication internationale dans le règlement politique en Irak. Par la suite elle avait été accueillie sans enthousiasme par les fonctionnaires de l'ONU et les nouveaux dirigeants irakiens.
Formellement, la résolution 1546 du Conseil de sécurité de l'ONU, adoptée le 8 juin 2004, "invite le gouvernement de l'Irak à examiner en quoi la convocation d'une réunion internationale pourrait contribuer au processus politique". Cependant, à la mi-juin, au cours d'une rencontre avec le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, le représentant spécial du secrétaire général de l'ONU pour l'Irak, Lakhdar Brahimi, devait déclarer qu'il doutait qu'une conférence puisse influer sensiblement sur la situation en Irak. Dans une interview accordée au quotidien Vremia novosteï, il avait déclaré que dans les contexte actuel ce serait inutile.
Un mois plus tard, le ministre irakien des Affaires étrangères, Hosyar Zebari, avait promis à son homologue russe que le gouvernement irakien réfléchirait sur la tenue éventuelle d'une conférence. Cependant, un peu plus tard, dans une interview à Al-Jazeera, il avait de nouveau émis des doutes quant au succès d'une conférence. Selon lui, une conférence aurait eu un sens si elle s'était tenue immédiatement après le renversement de Saddam Hussein. Cela est vrai, évidemment, mais l'idée d'une conférence n'a rien perdu de son actualité. Car les contradictions politiques, ethniques et confessionnelles sont toujours présentes dans la société irakienne, au contraire, elles se sont même approfondies. D'un autre côté, une partie de l'opposition, notamment Moqtada al-Sadr, est prête à engager des négociations.
Al-Sadr sait très bien qu'il n'a aucune chance de remporter une victoire sur la force multinationale dirigée par les Etats-Unis, que ses détachements seront tôt ou tard anéantis et que lui-même sera peut-être tué. D'autre part, la lutte armée ne peut plus rien apporter à son prestige. Il a obtenu ce qu'il voulait, à savoir une grande popularité auprès de milliers d'Irakiens et de musulmans dans le monde. A présent il pourrait déposer les armes mais à condition que cela n'ait pas l'air d'une capitulation.
Le dirigeant chiite est prêt à débattre de la transformation de l'"Armée du Mahdi" en mouvement politique. Seulement cela suppose une participation à l'activité des parlement et gouvernement intérimaires, la présence de candidats lors des prochaines élections au parlement permanent et, bien évidemment, l'amnistie totale pour tous ceux qui ont combattu dans les rangs de ses partisans. Le gouvernement irakien et, surtout, les Etats-Unis qui contrôlent toujours le processus politique en Irak, sont-ils prêts à cela?
Le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, qualifie d'"illégales" les actions de Moqtada al-Sadr. Cet avis est partagé par beaucoup à Badgad. C'est difficilement contestable en effet. Al-Sadr a provoqué l'insurrection chiite dans une grande mesure grâce à la montée de son propre prestige, il a sur la conscience la vie de centaines d'Irakiens. Il s'est également réfugié les armes à la main derrière les murailles d'une mosquée et ses partisans ont transformé un sanctuaire en camp retranché. Seulement aujourd'hui il est impossible de faire l'impasse sur al-Sadr.
Quant aux Etats-Unis, ils n'ont pas le choix. Ils sont certes en mesure d'écraser le mouvement d'al-Sadr, mais cela coûterait cher en vies humaines et entraînerait la destruction de lieux saints irakiens. Ce qui provoquerait naturellement une nouvelle vague de résistance. En outre, la disparition d'al-Sadr ne signifierait pas celle de l'opposition irakienne. Cela n'ajouterait rien à la légitimité de ce qui se passe en Irak et ne ferait qu'approfondir les contradictions au sein de la société irakienne. De toute façon, il faudra s'asseoir à la table de négociation. Avec Moqtada al-Sadr ou avec celui qui arrivera après lui.