Irak: le rétablissement de l'Etat et d'une vie normale reste problématique

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MOSCOU, 18 août. (Par Sergueï Karaganov, président du Conseil de politique étrangère et de défense - RIA Novosti). Près de deux mois se sont écoulés depuis qu'en Irak le pouvoir est formellement passé de l'administration d'occupation au gouvernement dirigé par Iyad Alawi et dont la mission est de restaurer l'Etat et une vie normale dans ce pays martyr.

Cependant, les chances de réalisation de cet objectif semblent actuellement assez minces. Les attentats se poursuivent et gagnent même en ampleur. L'Irak est devenu un lieu de concentration de terroristes de tout acabit, qui s'emploieront à maintenir le pays dans le chaos et l'arbitraire et à faire de lui son principal bastion.

Les erreurs de Washington.

Parmi les erreurs commises par Washington après la victoire militaire en Irak, les plus imprévoyantes ont été le démantèlement et la dissolution des forces armées irakiennes ainsi que la mise à l'écart des membres du parti Baas de la gestion du pays. La machine de l'Etat a ainsi été brisée et sa reconstitution dans le contexte de l'anarchie et de la guerre civile qui s'amorce sera extrêmement malaisée. Certains problèmes ethniques ranimés par la guerre ont pu être mis en veilleuse, mais d'autres ne cessent de se faire jour.

Les Kurdes recommencent à en découdre avec les Arabes, les Sunnites avec les Chiites, de nouveaux groupements se forment pour anéantir et intimider ceux qui veulent coopérer avec les forces d'occupation ou le nouveau pouvoir. Et puis d'autres affrontements s'annoncent pour le partage du pétrole, pour le leadership au sein de ce gouvernement et de ceux qui suivront. L'Irak risque fort de se transformer en pays failli ou faillis en cas d'éclatement.

Le renforcement du fondamentalisme musulman est de plus en plus probable. Dans l'Irak récemment encore séculier il est dangereux pour les femmes de fréquenter les lieux publics sans porter le voile. Le fondamentalisme sous toutes les couleurs fleurit dans le climat d'instabilité, de désespoir, de désaccord et d'humiliation.

Les Irakiens ne doivent pas se faire beaucoup d'illusions quant à une aide internationale. Presque personne ne souhaite la désintégration de ce pays. Seulement presque personne non plus ne veut lui prêter assistance. L'argent se donne au compte-gouttes, la volonté politique est absente. Qui plus est, l'aide accordée par certains alliés des Américains ne sera que verbale, souhaitant transformer la défaite politique déjà consommée des Etats-Unis en défaite personnelle de George W.Bush à l'élection présidentielle.

Les Américains chercheront à partir.

Les Américains vont s'employer à quitter l'Irak le plus rapidement possible, même s'ils nient toute intention de ce genre. Ils attendront jusqu'à la présidentielle et se prépareront au départ. Nous devinons déjà leurs arguments:

- nous avons apporté la liberté aux Irakiens, maintenant c'est à eux de l'utiliser comme ils l'entendent;

- plus longtemps nous nous trouverons en Irak et plus nous serons mal vus;

- on ne saurait entretenir le complexe du parasitisme.

Enfin, dans le pire des scénarios on annoncera que les Irakiens ne sont pas prêts pour la liberté et la démocratie.

Si les démocrates accèdent au pouvoir aux Etats-Unis, il leur sera plus difficile de partir: aux yeux de l'électorat ils passent traditionnellement pour être plus pacifiques, une image qui doit être combattue. Néanmoins, eux aussi partiront.

Des tentatives continueront d'être faites pour se décharger d'une partie de la responsabilité sur l'OTAN, où l'on ne voit pas ceux qui souhaiteraient l'endosser, et aussi sur l'ONU.

En ce qui concerne la modernisation du Proche-Orient, une chose dont il a lui-même extrêmement besoin, elle s'annonce compliquée. La première tentative en la matière connaît un échec fracassant. L'assistance amicale apportée aux Etats et aux peuples de la grande civilisation de l'islam pour la sortir de son retard provisoirement accumuléet l'adapter aux défis des temps nouveaux se heurte à une foule de problèmes parce que l'anti-occidentalisme n'a fait que se renforcer.

Mais laissons de côté cette sinistrose.

Le transfert du pouvoir au peuple irakien est un phénomène réjouissant. Il est réconfortant aussi de constater qu'une bonne partie de la classe dirigeante américaine est dégrisée. Au Etats-Unis on évoque une nouvelle stratégie de leadership, fondée sur la sollicitation d'alliés, en l'occurrence les principaux Etats du monde. L'ONU a démontré son utilité, mais la faiblesse intérieure de cette structure réclame une refonte de celle-ci.

Que faire maintenant?

Réfléchir, réagir, aider les Irakiens, par exemple en invitant des spécialistes et des étudiants irakiens à venir se perfectionner en Europe, en Russie. Il ne faut pas laisser les Américains quitter totalement l'Irak, le laisser continuer à se désintégrer. On pourrait peut-être, dans le cadre du règlement irakien, revenir à la question relative à la mise en place d'un système de sécurité régionale comparable à l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, un système qui bénéficierait de l'appui des grands Etats, dont la Russie. Et enfin, une autre considération importante. On ne saurait laisser se diffuser l'idée selon laquelle le monde civilisé, le pays le plus puissant ayant commis une erreur et essuyé une défaite politique a pris peur et recule devant les terroristes et les fondamentalistes de tout poil. La civilisation n'en a pas le droit. Autrement la tragédie irakienne deviendrait tragédie universelle.

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