Soljenitsyne: l'automne du patriarche

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Alexandre Soljenitsyne - Sputnik Afrique
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A l'époque, Alexandre Soljenitsyne avait effectué un retour triomphal en Russie, à sa descente du train la foule l'avait accueilli comme un saint, comme une idole adulée, auréolée d'une gloire immense. Aujourd'hui l'illustre écrivain vit dans l'isolement, en compagnie de la solitude.

A l'époque, Alexandre Soljenitsyne avait effectué un retour triomphal en Russie, à sa descente du train la foule l'avait accueilli comme un saint, comme une idole adulée, auréolée d'une gloire immense. Aujourd'hui l'illustre écrivain vit dans l'isolement, en compagnie de la solitude. Il réside dans son pays, dans les environs de Moscou, derrière une haute enceinte aveugle surmontée de caméras de surveillance. Comme jadis dans l'Etat américain du Vermont.

D'un côté il faut voir là le caractère même de Soljenitsyne, habitué à mener une existence recluse et ayant toujours préféré la clandestinité morose à la vie publique agitée. En outre, il ne faut pas oublier qu'il a quand même plus de 85 ans. Toutefois, cet isolement choisi par le prix Nobel a pour raison essentielle le fait que sa stratégie de comportement a désappointé la société russe.

Au pays on attendait naïvement le prophète, le libérateur des malheurs. Bien évidemment, Alexandre Soljenitsyne n'était pas en mesure de justifier ces attentes hyperboliques, néanmoins l'écrivain avait la possibilité, via la télévision, de s'entretenir avec le peuple de questions névralgiques. Mais il a choisi le silence. Il n'a même pas évoqué à demi-mots la guerre qui venait de commencer en Tchétchénie.

Les leviers adoptés par Soljenitsyne pour aménager la Russie étaient le retour à l'auto-administration paysanne, le rétablissement des zemstvos (assemblées rurales de l'époque de la réforme stolypinienne (Piotr Stolypine, premier ministre russe de 1906 à 1911). Malheureusement, la paysannerie a disparu de la terre russe comme la neige au soleil et de cette population campagnarde pléthorique il ne reste que de malheureuses vieillardes survivant à grand peine sur leur lopin, incapables de s'adapter au miracle économique.

Alexandre Soljenitsyne est resté seul aussi dans la culture russe contemporaine. Le prix institué par la Fondation Soljenitsyne est attribué exclusivement aux "écrivains du terroir", c'est-à-dire à ceux qui consacrent leurs oeuvres à la campagne, à condition cependant d'être reconnu de longue date. C'est ainsi qu'il a été attribué à l'académicien Vladimir Toporov et à l'homme de lettres Valentin Raspoutine. Soljenitsyne ne se hasarde pas à soutenir un nom inconnu. La matière est trop rare. Alors il porte son choix sur des disparus, par exemple l'écrivain de guerre Konstantin Vorobiev. C'est vrai, de son vivant son remarquable talent n'a pas été reconnu comme il aurait dû l'être, mais le prix était trop prévisible et l'intérêt initial qui lui avait été porté s'était rapidement éteint.

Parmi les derniers lauréats il y a des noms toujours dignes d'attention. Léonide Borodine, par exemple, mais pour Alexandre Soljenitsyne ce qui était essentiel c'est que Borodine était un ancien dissident, un de ceux que les communistes avaient enfermés. Ni Anton Tchékhov, ni Ivan Bounine n'auraient reçu le prix Soljenitsyne. Fiodor Dostoïevski, certainement, car il avait séjourné derrière les barreaux. La dernière décision d'attribuer le prix au feuilleton télévisé "L'Idiot" est commentée comme une anecdote dans les milieux littéraires.

La Russie attendait depuis longtemps de l'écrivain un nouveau livre qui expliquerait tant soit peu ce silence prolongé et cette vie de monastère. Cet ouvrage est désormais là. Il comprend deux volumes et est intitulé "Deux cents ans ensemble". C'est la relation de l'existence des Juifs dans la Russie tsariste et ensuite dans la Russie soviétique, socialiste.

Si ce livre n'a pas fait sensation, il a par contre divisé le lectorat en deux camps irréconciliables. Les terriens l'ont adopté, mais beaucoup de gens l'ont perçu comme un ouvrage franchement antisémite. La critique du journaliste Mark Deïtch a été particulièrement virulente dans un article paru dans le quotidien Moskovski komsomolets sous le titre: "Un classique impudent. Alexandre Soljenitsyne, miroir de la xénophobie russe".

Bien évidemment, Soljenitsyne ne saurait être taxé de xénophobe et d'antisémite. Seulement force est de constater que l'écrivain s'est attaqué à un thème qui n'est pas à la mesure de son âge et de son bagage intellectuel, ici un pool de savants ne suffirait pas. D'autre part, la position de juge de tout un peuple adoptée par Soljenitsyne ne saurait livrer la vérité. C'est la position d'un procureur et non pas celle d'un juge.

Les erreurs morales de l'écrivain ont abouti à ce que ce héros de la résistance au pouvoir s'est transformé en personnage de pamphlets satiriques, d'anecdotes et même d'insinuations franches. Dans le livre qu'il vient de publier sous le titre "Soljenitsyne. L'adieu au mythe", le publiciste Alexandre Ostrovski accuse le prix Nobel d'avoir été un agent du KGB et prétend qu'il a écrit son célèbre "Archipel du Goulag" sur commande des organes de sécurité de l'Etat. Ce sont là des fadaises, bien sûr, mais un tel livre aurait-il pu être édité en Russie auparavant?

Soljenitsine a cessé d'être un intouchable.

Les rumeurs insistantes selon lesquelles l'écrivain était malade ont été dissipées par une récente apparition de l'écrivain dans une émission de la première chaîne de télévision. Dieu soit loué, il est toujours alerte et plein d'esprit. Toutefois, le prétexte de l'apparition de l'homme de lettres frise hélas le comique. L'émission en question avait pour sujet une visite effectuée par le gouverneur du Kouban, Alexandre Tkatchev, dans la maison de l'écrivain dans les environs de Moscou, et au cours de laquelle Soljénitsyne remercie chaleureusement le gouverneur d'avoir autorisé que la maison à un étage de son grand-père Zakhar Chtcherbak, jadis victime de la "dékoulakisation", soit remise à l'église du village de Novokoubansk. Jusqu'ici cette église n'occupait que la moitié de ladite maison.

Une oeuvre charitable? Assurément? Seulement comment expliquer ce soupir général de désenchantement? Les critiques de Soljenitsyne se sont empressés d'évoquer ce geste non pas comme un service rendu au peuple, mais comme un souci d'assurer la perpétuation de sa mémoire.

La Russie est partiale, voir souvent injuste à l'égard de ses idoles, seulement on peut la comprendre. Elle attend des prophètes une imitation du Christ mais surtout pas de Stolypine.

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