La tradition de fêter Roch Hachana (nouvel an juif) est revenue en Russie à la charnière des années 1980 et 1990. A l'époque soviétique cette fête n'était, paraît-il, célébrée que par les familles les plus religieuses. Pour la majorité des juifs soviétiques, elle passait pratiquement inaperçue dans le pays.
Impossible d'en expliquer les raisons. Le fait que les traditions nationales et religieuses n'aient pas été encouragées en URSS et même aient été interdites n'y est pour rien. Impossible d'expliquer que le début de l'année juive (Roch Hachana) n'était pas célébré même dans les familles qui, en dépit de tous les interdits, mangeaient du pain azyme en temps de la Pâque et observaient le jeûne pendant la fête du Yom Kippour, où les jeunes, au risque d'être chassés du Komsomol et de l'école, allaient danser devant la Synagogue de Moscou le jour de Simhat Torah et où l'on mangeait un dessert particulier, Aman'in kulaklari (les oreilles d'Aman), le jour du Purim. Il n'y avait en URSS qu'un jour de l'An qui était célébré par tout le monde, indépendamment de la nationalité et de la confession, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier.
Avec l'apparition en Russie des écoles et des jardins d'enfants juifs, avec la création de nombreuses organisations juives, la célébration du Roch Hachana est devenue l'un des éléments de la vie des Juifs de Russie. D'autant que cette fête s'est très bien inscrite dans leur mode de vie saisonnier.
Roch Hachana coïncide pratiquement avec la fin des vacances scolaires et la période des congés, avec la rentrée scolaire et la reprise de la saison théâtrale, de la vie culturelle en général. C'est l'époque où tous se rassemblent après les séparations d'été et où l'on a la chance de voir tous les parents et amis à la fois. Si l'on n'arrive pas à contacter un ami, il y aura bientôt le Yom Kippour, le Souccat et Simhat Torah. Au cours des trois semaines que durent les fêtes d'automne, même à Moscou où, selon les statistiques officielles, habitent 102 000 des 230 000 Juifs de Russie, il est possible de rencontrer chaque membre de la communauté. Prières, conférences sur la tradition juive, concerts, discothèques, concours, rencontres avec des célébrités juives - acteurs, musiciens, écrivains, hommes politiques - la vie juive bat son plein.
La fête commence dans la synagogue. L'un des lieux les plus fréquentés de la capitale russe est le Centre de la communauté juive qui relève de la Fédération des communautés juives de Russie et dirigé par le grand rabbin Berl Lazar. Un autre lieu traditionnel des rencontres du Jour de l'An est la Synagogue chorale. L'organisation "Gilel" organise tous les ans une prière festive et la distribution des pommes et du miel, régals traditionnels. En 2002, elle a loué à cet effet la salle de concerts de la mairie de Moscou et en 2003 celle de la Maison du cinéma. D'habitude, d'autres organisations de la jeunesse juive rejoignent "Gilel". Dans le hall où doit être dite la prière, des stands publicitaires sont installés pour annoncer les programmes des festivités de l'an qui vient.
La célébration de Roch Hachana organisée par "Gilel" est une occasion informelle pour la jeunesse de se rassembler. Des programmes sont préparés pour toute la soirée. Beaucoup n'entrent même pas dans la salle de la prière, certains y jettent un coup d'il cinq minutes pour écouter sonner le schofar.
Après la prière, divisés en petits groupes, les jeunes montent dans les voitures et s'en vont faire un tour du "Moscou juif". En 2003, dans la capitale russe, Roch Hachana a été fêté dans les clubs et les restaurants les plus populaires. La majorité de ces établissements n'ont jamais été considérés comme spécialement juifs mais ont décidé d'inclure dans leur programme la fête du Nouvel An juif. Et ils ont bien fait leurs comptes car ce jour-là ils ont eu une clientèle beaucoup plus nombreuse que d'ordinaire. Plusieurs groupes de musiciens dont certains sont venus d'Israël et d'autres de la province russe ont réussi à se produire sur toutes les scènes. Dans les clubs, on distribuait du miel et des pommes, on assemblait les tables pour rassembler une compagnie bruyante. Il n'y a pas eu une place de libre.
A la veille du jour de l'An tout est possible, on peut se retrouver dans une voiture avec des gens hier encore inconnus ou à une table avec d'autres que l'on ne reconnaîtra pas dans la foule le lendemain. On peut aussi y rencontrer son destin. Et c'est l'une des raisons pour venir à la fête. A Moscou comme dans d'autres villes il existe des clubs juifs pour quiconque voudrait se faire des connaissances, mais la fête du Jour de l'An est une chance exceptionnelle de rencontrer le futur époux. En effet, pour les Juifs de Russie, la tradition nationale qui veut que Roch Hachana offre la chance de repartir à zéro coïncide avec la tradition russe de l'attente d'un miracle la nuit du Nouvel An. Mais l'essentiel est l'ambiance de la fête, le sentiment d'être membre de la communauté.
Dans d'autres villes russes Roch Hachana n'est pas fêté aussi largement qu'à Moscou. Mais cela ne veut pas dire que ce jour ne passe pas aussi gaiement.
Aucun juif de Russie ne peut dire maintenant que Roch Hachana est une fête qui n'existe qu'au calendrier. Même ceux qui pour une raison ou pour une autre ont décidé de rester chez eux respectent la tradition. D'autant plus que pour ce faire, il suffit de tremper un morceau de pomme dans du miel. De toute façon il est impossible d'oublier la fête parce que toutes les chaînes de télévision et stations de radio fédérales transmettent le message de salutations que le président de la Fédération de Russie adresse à la communauté juive du pays. Son exemple est suivi par les maires de très nombreuses villes de Russie.