Les Palestiniens critiquent Arafat, mais ils n'en ont pas de rechange

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MOSCOU, 12 août. (Par Mariana Belenkaïa, commentatrice politique de RIA Novosti). Présentement le dirigeant palestinien Yasser Arafat est la cible de critiques non seulement aux Etats-Unis et en Israël, mais encore, ce qui est étonnant, sur le territoire contrôlé par l'Autorité nationale de la Palestine (ANP), c'est-à-dire personnellement par lui-même. Dans le même temps, tout en critiquant Yasser Arafat, les Palestiniens continuent de lier leur sort à cet homme.

Cette semaine la Commission législative palestinienne a exigé de l'Autorité nationale dirigée par Yasser Arafat qu'elle mette fin au chaos et à l'anarchie dans les territoires palestiniens. Cette commission avait été créée au mois de juillet après que les Palestiniens aient été au bord de la guerre civile. Depuis elle a interrogé les principaux acteurs politiques palestiniens: ministres, leaders politiques, chefs des services de sécurité, journalistes... Presque tous ont déclaré que les désordres qui s'étaient produits en juillet 2004 dans la bande de Gaza avaient pour origine l'inertie des autorités, l'absence de lois précises, de subordination et d'une vision claire de la direction dans laquelle il faut avancer. Selon le quotidien israélien Haaretz, beaucoup de ces personnes interrogées n'ont pas imputé directement à Yasser Arafat l'inaction des autorités, mais d'après leurs propos il était évident que c'est à lui que la critique était adressée. Au demeurant, beaucoup de politiciens palestiniens, en particulier Hanan Ashrawi, membre du Conseil législatif, se permettent de critiquer ouvertement Yasser Arafat et lui demandent de mettre fin à la gestion autocratique et d'entreprendre une réforme administrative.

Cependant, partager le pouvoir de plein gré, devenir un symbole ne disposant pas de leviers de commande réels, une reine d'Angleterre en quelque sorte, n'est pas dans l'esprit de la région proche-orientale ni dans celui de Yasser Arafat.

En 1994, quand Yasser Arafat était revenu d'exil en Palestine, il avait été accueilli par les Palestiniens en liesse, sa voiture avait été portée à bout de bras. Mais en juin 2004, un sondage réalisé par le Jerusalem media and communication center (JMCC) a révélé que le dirigeant palestinien et le Fatah, son parti, bénéficiaient respectivement de la confiance de 23,6 et 26,4 pour cent des Palestiniens, contre 39,4 et 46,6 pour cent au mois de mai 1995.

Quoi qu'il en soit, dans les sondages de ce genre, Yasser Arafat devance toujours tous les autres politiciens palestiniens. Ce qui a changé, cependant, c'est que la critique à son égard n'est plus quelque chose de tabou pour les Palestiniens.

Au cours d'un entretien avec RIA Novosti, la docteure ès sciences historiques Irina Zviaguelskaïa a relevé que le Yasser Arafat actuel et celui de la fin des années 1989 et du début des années 90 ne sont plus les mêmes hommes. Irina Zviaguelskaïa a rappelé que jadis beaucoup d'idées de Yasser Arafat étaient assez révolutionnaires. Son grand mérite est d'avoir, au début des années 1970, choisi la voie de la coexistence pacifique des deux Etats, Israël et la Palestine, et en 1993 d'avoir signé les Accords d'Oslo avec le premier ministre israélien Jizhak Rabin.

De l'avis de la chercheuse, à l'époque Yasser Arafat avait réussi l'essentiel, à savoir, convaincre la société palestinienne que les négociations politiques prévalaient sur toutes les autres voies et aussi, ce qui n'est pas moins important, la société israélienne qu'elle pouvait avoir à faire avec lui, Yasser Arafat. Cependant, la formule "la paix par les pourparlers" qu'il avait proposée aux Palestiniens était restée sur le papier. En outre, la pauvreté et la misère régnant dans les territoires palestiniens avaient radicalisé les esprits parmi les Palestiniens que leur propre leader n'est déjà plus en mesure de contenir, estime Irina Zviaguelskaïa.

Qui plus est, depuis la mort de Jizhak Rabin en 1995, la situation d'ensemble au Proche-Orient a évolué de manière extrêmement défavorable, le processus de paix s'est enlisé, et ici la responsabilité revient aux dirigeants israéliens. Cela a eu comme corollaire un renforcement de l'aile islamique radicale au sein du mouvement palestinien, une aile dont l'influence était négligeable auparavant sur la toile de fond du nationalisme palestinien laïc.

Cependant, on ne saurait accuser les seuls Israéliens d'être responsables de la situation qui prévaut actuellement. De l'avis de la chercheuse russe, les dirigeants palestiniens ne se sont pas avérés capables de gérer convenablement l'Autorité, elle a versé dans la corruption et finalement elle a perdu le crédit de confiance dont elle jouissait parmi l'électorat. Selon le JMCC, alors qu'en 1995, un an après la création de l'ANP, 13,9 pour cent des Palestiniens jugeaient négativement l'activité de Yasser Arafat à son poste, en 2004, 25,7 pour cent en étaient pleinement mécontents et 21,3 pour cent insatisfaits dans une certaine mesure. Dans l'ensemble, 52,6 pour cent de la population de l'Autorité sont mécontents du travail des responsables palestiniens.

Le personnage d'Arafat est assez tragique, estime Irina Zviaguelskaïa. Il a à son actif des percées magistrales, il s'est avéré politique habile et homme hors du commun, seulement on ne saurait rester trop longtemps à un même poste quand autour de soi la corruption se développe et on se laisse entraîner dans des jeux douteux.

On rétorquera que la plupart des dirigeants arabes restent en place des décennies durant, mais leur gestion ne conduit pas forcément à une crise politique et économique.

Yasser Arafat a-t-il un avenir politique? Il serait très difficile de répondre à cette question. D'un côté, son opposition intérieure se muscle, les Israéliens et les Américains refusent de discuter avec lui, l'Union européenne demande de quelle manière les fonds alloués aux Palestiniens ont été dépensés. De l'autre, selon le JMCC, 60,8 pour cent des Palestiniens attendent sa réélection au poste de président, tous les autres politiques sont loin derrière.

C'est là un fait, certes, néanmoins de nombreux spécialistes russes avec lesquels RIA Novosti s'est entretenue ne sont pas certains que la situation dans l'Autorité palestinienne puisse sortir de la stagnation tant que Yasser Arafat restera au pouvoir. Par ailleurs, Moscou n'entend pas renoncer au dialogue avec ce politique, car estimant que sans sa participation aucune décision cardinale ne pourrait être prise dans les territoires palestiniens, qu'il s'agisse de la réforme administrative ou des négociations avec les Israéliens. La question qui se pose, c'est celle de savoir si aujourd'hui Yasser Arafat dispose des forces nécessaires pour prendre des décisions résolues et constructives ou s'il préfère rester le symbole du peuple palestinien, en se reposant sur ses lauriers sans pour autant vouloir céder les rênes du pouvoir?

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