Svetlana Proskourina est un nom presque oublié, bien que sa première réalisation, "Valse accidentelle", ait décroché au début des années 1990 un prix au prestigieux festival de Locarno. Puis a suivi "Le Reflet dans le miroir", également récompensé à l'étranger. Et pourtant Svetlana Proskourina est un nom inconnu du large public russe. Dix ans se sont écoulés avant qu'elle ait tourné un nouveau film.
C'est qu'elle ne fait que de l'art-house cinéma élitaire. Des plats délicieux pour gourmets qui ne sont appréciés aujourd'hui ni par notre critique, ni par nos festivals qui jugent du succès par la caisse. Toute la publicité est jetée à la rescousse du blockbuster fantastique "La Ronde de nuit", de la tragédie politique "Le Cavalier qui se nomme la mort " d'après un livre du célèbre terroriste Boris Savenkov, et du mélodrame soviétique "Chauffeur pour Vera", réalisés pourtant tous à la manière hollywoodienne.
L'admission de "L'Accès éloigné" à la principale compétition à Venise illustre bien le snobisme sclérosé de notre critique nationale, incapable de séparer le bon grain de l'ivraie. Les vrais connaisseurs du cinéma russe sont - en voilà un paradoxe ! - les maîtres étrangers.
Le directeur du festival de Venise Moritz de Hadeln en est un. L'année dernière, il a choisi pour le concours - quelle surprise ! - "Le Retour" du débutant russe Andréi Zviaguintsev. Dans son pays, cette réalisation brillante avait été accueillie avec froideur. Les deux "Lions d'Or" qu'il a décrochés à Venise, pour le meilleur film et pour le début, ont été davantage une surprise désagréable pour notre critique que pour le gouvernement de Berlusconi.
Même après cette victoire sensationnelle, Zviaguintsev continue d'être violemment critiqué pour ce film dans notre presse.
Cependant, soutenu par Moritz de Hadeln, "Le Retour" a fait renaître l'intérêt pour le cinéma russe, tenu pendant bien des années dans le rôle d'outsider de la cinématographie mondiale. 73 pays l'ont acheté ! La parabole tragique de la rencontre d'un père avec ses fils qu'il avait abandonnés compte, par exemple en Italie et en Grande-Bretagne, parmi les dix meilleurs films. Le bénéfice rapporté par le chef-d'uvre russe dans ces pays est comparable à celui des monstres hollywoodiens "Spider Man", "Troya" ou "Shreck".
Ce fait apporte une nouvelle confirmation à l'idée que le cinéma russe peut être compétitif, en insistant en premier lieu sur son éthique et son esthétique exclusives. Le film élitaire d'Alexandre Sokourov " L'Arche russe ", réalise d'un seul coup, sans collages, a rapporté plus de trois millions de dollars dans la seule Amérique.
Ce sont pourtant les experts occidentaux qui paient les frais du succès du cinéma russe. En Italie, le triomphe de Zviaguintsev de l'année dernière a été appelé le "scandale russe" et cette année le festival a reçu un nouveau curateur, Marco Muller. Et voilà une nouvelle surprise ! Muller trouve en Russie un autre chef-d'uvre négligé, tourné par un réalisateur oublié.
Personne, à Moscou, n'a vu le film de Svetlana Proskourina. Les cinéastes nationaux misaient sur d'autres réalisations.
Malheureusement, la stratégie des curateurs russes en Occident essuie généralement des fiascos à la chaîne. Tel a été, par exemple, le doux scandale de l'absence totale des Russes à la Biennale 2004 de Venise. Le jury international n'a jugé digne aucun des noms proposés. Il a fallu organiser d'urgence un concours de projets d'étudiants pour orner les murs du Pavillon russe désert.
Svetlana Proskourina disputera le "Lion d'Or" à des concurrents admis dans l'élite mondiale, dont Steven Spielberg, Wim Wenders, Michael Lee, François Ozon, Gianni Amelio. Outre le sien, deux autres films russes ont été inscrits aux programmes parallèles du festival : "Accordeur" de Kira Mouratova et "Le Quartette" d'Ilia Khrjanovski.