Ce cas somme toute banal dans la Russie d'aujourd'hui n'aurait pas fait tout ce bruit si Natalia Ourlina, 34 ans, n'avait pas été juge au tribunal local. Et une juge appréciée de ses concitoyens pour sa fermeté de principe et son courage qui plus est. Elle avait instruit des affaires civiles et criminelles, le plus souvent des dossiers que les autres juges s'efforçaient de décliner.
L'année dernière, Natalia Ourlina avait présidé à un procès retentissant concernant le passage à tabac de trois immigrés caucasiens par des... gardiens de l'ordre. Deux policiers, un commandant et un lieutenant-chef, s'étaient retrouvés sur le banc des accusés. En dépit des pressions exercées sur elle, la juge, guidée par sa conscience, avait appliqué la loi qui exigeait que les policiers - des collègues en quelque sorte - soient punis. Pendant le procès les avocats des policiers avaient mis sur pied des manifestations sous les fenêtres du tribunal, mais ces actions de mécontentement n'avaient pas ébranlé la juge dans sa conviction.
Natalia Ourlina avait continué de mépriser le danger au nom de la justice telle qu'elle la comprenait: impartialité et indépendance. Ce n'était pas le courage d'un aveugle ne voyant pas le canon du pistolet pointé sur lui. Natalia Ourlina savait parfaitement comment de nos jours le monde du crime se venge de ces juges qui refusent de déshonorer leur profession en versant dans la corruption.
Les exemples ne manquaient pas. Au mois de mai, toujours à Dolgoproudny, une bombe avait été placée sous la voiture de la juge Janna Radtchenko, une proche connaissance de Natalia Ourlina. Un défaut du détonateur avait sauvé la vie de la juge. Les faits de ce genre émaillent la carte du pays. En novembre 2003, Karimoul Daguirov, juge de la ville de Makhatchkala, était abattu de deux balles tirées à bout portant. Il avait instruit une affaire concernant le détournement de 43 millions de roubles (environ 1,4 million de dollars) de la caisse de retraite municipale. En septembre 2001, dans la ville de Yaroslavl, Tatiana Frolova, juge au tribunal d'arbitrage, est abattue sous les yeux des passants.
Tatiana Frolova avait le même âge que Natalia Ourlina, elle aussi a été tuée alors qu'elle se rendait à son travail, elle aussi a succombé sur la table d'opération. La vengeance exercée sur les juges est un stéréotype sinistre.
Et cela alors que les autorités russes sont loin de confier la sécurité des serviteurs de la justice au bon vouloir du hasard. La loi fédérale "De la protection publique des juges, des fonctionnaires des structures de maintien de l'ordre et de contrôle" a été votée en 1995. De par son mécanisme elle rappelle la loi occidentale concernant la protection des témoins. Quand des personnes chargées d'exercer la justice commence à devenir la cible de menaces, le ministère de la Justice avertit la police. Une protection est mise en place, le domicile et les biens sont gardés, un port d'arme est délivré, la famille est temporairement déplacée dans un lieu tenu secret. Ce système s'est avéré opérant puisque jusqu'ici aucune des personnes bénéficiant d'une telle protection n'a subi de préjudice.
En outre, le Conseil des juges, une organisation professionnelle nationale, a demandé à la Douma (chambre basse du parlement) de procéder à des auditions spéciales, consacrées à la sécurité des acteurs de justice. Ces débats devraient aboutir à la création d'un service extradépartemental de protection des sièges des tribunaux, des fonctionnaires de justice et des membres de leurs familles.
Dans tous les pays et à toutes les époques des pressions ont toujours été exercées sur le système judiciaire en recourant pour ce faire à trois leviers: l'argent, les relations et l'autorité politique. Des décennies de socialisme ont laissé en legs à la Russie une situation dans laquelle le pouvoir judiciaire et l'Etat étaient des frères siamois ayant un même corps et un même système nerveux. La manifestation supérieure de cette symbiose était devenue ce que l'on appelait le droit téléphonique: il suffisait à un haut fonctionnaire de donner un coup de fil pour que le juge prononce un verdict favorable au pouvoir.
Aujourd'hui ce système de dépendance de la justice de l'intervention extérieure - pouvoir étatique, milieu ou groupe de pression - commence à se délabrer.
La vie et la mort de Natalia Ourlina ainsi que celles de nombreux autres juges ayant partagé son sort, incitent à penser que ces histoires tragiques, aussi paradoxal cela soit-il, sont le côté clair de la médaille. Et s'il ne dispose peut-être pas à l'optimisme, il permet quand même d'espérer un tournant prochain vers le mieux.
C'est un fait, ceux qui exercent le métier de juge en Russie ne sont guère à envier. Ils décident du sort de capitaux se chiffrant à des milliards pour un salaire permettant de joindre les deux bouts à grand peine. Ils entrent en conflit avec des forces sociales et politiques extrêmement puissantes sans pour autant que la protection soit suffisamment sûre. Beaucoup de juges meurent comme Natalia Ourlina. Seulement par leur courage et leur fermeté sur les principes ils réussissent durant leur courte vie à démontrer qu'un nouveau type de juge voit le jour en Russie, qui place sa mission de défense de la loi au-dessus des risques. Y compris au-dessus des dangers pour sa propre vie. Cela ne peut qu'insuffler la foi dans la victoire inéluctable de la démocratie russe.