On a l'impression que le président géorgien Mikhail Saakachvili est disposé à discuter des problèmes de ses relations avec la Russie avec n'importe quel interlocuteur, mais surtout pas avec la Russie.
D'un côté, la Géorgie assiège de demandes d'aide les Etats-Unis, l'Union européenne et l'OSCE. D'un autre côté les officiels géorgiens se permettent des propos de plus en plus agressifs à l'égard de la Russie, reconnaissant que de leur point de vue, il n'est "pas souhaitable" de mener les pourparlers avec Moscou.
Ainsi, dimanche dernier, Tbilissi a, pour la deuxième fois en l'espace de trois jours accusé les Forces aériennes de Russie d'avoir prétendument violé l'espace aérien de la Géorgie. Le chef du ministère géorgien de l'Intérieur, Iraklii Okrouachvili, a menacé d'abattre les appareils en infraction avec la même hardiesse que celle manifestée la veille par Mikhail Saakachvili, lequel promettait de couler tous les navires - comprendre avec à leur bord des estivants russes - qui s'approcheraient des côtes de l'Abkhazie.
Un tel degré de tension dans les rapports avec le voisin du nord devrait apparemment suggérer à Tbilissi l'idée d'engager des pourparlers bilatéraux d'urgence au plus niveau avec la Russie. Mais au lieu de cela, les officiels géorgiens sont tous de connivence aujourd'hui pour nier la pertinence de tels contacts dans leur principe.
La ministre des Affaires étrangères de Géorgie, Salomé Zourabichvili, a ainsi répondu lundi à une question du journal "Vremia Novostéi" qui lui demandait si la Géorgie craignait réellement de rester entre "quat'z'yeux" avec la Russie:
"En tout cas, pour le moment cela n'est pas souhaitable. Du moins tant que nous n'aurons pas édifié avec la Russie des relations de totale confiance réciproque".
De quelle façon renforcer la confiance sans intensifier le dialogue bilatéral, madame Zourabichvili ne le dit pas. La ministre a justifié par d'étranges caprices les efforts déployés par Tbilissi pour régler les problèmes avec Moscou non pas en direct, mais par le biais de médiateurs occidentaux. Il lui semble que son homologue russe Serguéi Lavrov "n'est pas totalement investi dans la solution des problèmes de la Géorgie". Cette assertion contredit les propres griefs formulés par madame Zourabichvili à un autre endroit de l'interview, selon lesquels le ministère des Affaires étrangères de Russie déploie une activité excessive: "Deux - trois déclarations par jour..."
Les propos de la ministre géorgienne des Affaires étrangères reprennent assez fidèlement les déclarations du président Saakachvili. Tous les deux divisent assez primitivement l'opinion publique russe en deux camps: celui des "faucons", animés par les "ambitions impériales", et celui des "forces progressistes", soutenant prétendument à fond la direction géorgienne.
On a du mal à comprendre cette thèse. Les forces progressistes de Russie cherchent à l'évidence à garantir la fiabilité et le calme des frontières de leur pays. Mais le bellicisme actuel de la direction géorgienne ne promet rien d'autre qu'un regain de tension aux confins méridionaux de la Russie, ce qui peut conduire à un conflit armé de grande envergure à l'échelle de tout le Caucase. Si l'on admet l'existence en Russie de milieux qui souhaitent cela, comment les qualifier de progressistes? Ce seraient des forces du mal, trahissant les intérêts de leur propre pays.
En même temps, le Président de la Géorgie, Mikhaïl Saakachvili, se permet de manifester une morgue pour le moins surprenante et ce, sans même cacher son mépris total pour l'avis des institutions d'Etat russes. Ainsi, il a dédaigné, non sans irritation, la déclaration des parlementaires russes renfermant notamment leur critique de la prise de position de Tbilissi concernant l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud. "Pour ce qui est de toutes ces déclarations, a indiqué Mikhaïl Saakachvili, nous les avons entendues pour les oublier tout de suite après. La Géorgie fera ce qu'elle doit faire envers et contre tout, l'Abkhazie nous reviendra, et quant à la région de Tskhinvali, je ne veux même pas en parler, tant cela est simple pour nous".
Somme toute, un cours du Président de la Géorgie sur une prétendue simplicité du problème aurait sans doute provoqué un très vif intérêt aux parents et proches de ces centaines d'Abkhazes et de Géorgiens qui avaient trouvé la mort dans les accrochages armés du début des années 1990. D'autre part, il est fort peu probable que ces quelque 300 000 Géorgiens qui avaient alors été obligés d'abandonner le sol abkhaze où ils toujours avaient vécu en paix et parfaite entente partagent cette attitude par trop enthousiaste, sinon bel et bien exaltée, de leur leader. Force est de constater que les déclarations retentissantes de Mikhaïl Saakachvili rendent parfaitement évidente pour tout le monde une seule chose qui se résume à peu près comme suit: l'orateur est trop jeune et très peu expérimenté pour pouvoir tout simplement confronter la réalité, telle qu'elle est, et l'histoire du conflit. Autrement, il aurait compris depuis longtemps qu'en exaltant une bravoure belliqueuse, on ne fait que provoquer une réédition de la tragédie.
A signaler que la plupart de ces propos tapageurs ont été tenus par le Président de la Géorgie, Mikhaïl Saakachvili, au cours de sa récente visite privée aux Etats-Unis où, à la fin de la semaine dernière, il s'est vu décerner un prix de l'Association américaine des avocats. Ne tenant visiblement pas à rester "face à face" avec Moscou, Mikhaïl Saakachvili a, de toute évidence, décidé, cette fois encore, faire valoir ses intérêts par le biais d'un intermédiaire, et plus précisément par le truchement des USA. Cela étant, il mène manifestement un double jeu, tout en essayant d'exploiter à son profit ces taches blanches et ces contradictions qui persistent dans les relations entre Washington et Moscou et ce, pour obtenir finalement ce qu'il veut de l'un et de l'autre.
Venant, par exemple, à Moscou, Mikhaïl Saakachvili a l'habitude de rassurer ses interlocuteurs: attendez un peu, et vous ne verrez plus un seul soldat étranger en Géorgie. Quoi qu'il en soit, au cours de sa dernière visite aux Etats-Unis, il s'est avéré que cela ne se rapportait pas du tout au contingent militaire américain. Qui plus est, au cours de sa rencontre avec le ministre US de la Défense, Donald Rumsfeld, Mikhaïl Saakachvili lui a même demandé de rendre encore plus nombreux les instructeurs américains en charge d'entraînement de l'armée géorgienne.
Nul doute que, tôt ou tard, Washington ne manquera pas d'accéder à cette demande du Président géorgien. C'est que les officiels US se rendent très bien compte de la nécessité d'encourager Mikhaïl Saakachvili de temps en temps, en lui attribuant non seulement des prix d'avocat, mais aussi et surtout des récompenses plus substantielles et ce, du moins, en contrepartie de son concours aux efforts des USA pour arriver au pétrole de la Caspienne. On ne doit pas, non plus, oublier que Mikhaïl Saakachvili a dépêché, en Irak, 161 soldats géorgiens.
Pourtant, l'agressivité antirusse de Tbilissi n'arrange pas du tout la Maison-Blanche, et surtout au plus fort de la campagne électorale. C'est que l'actuelle administration américaine considère ses étroites relations avec le Kremlin comme l'un des plus grands acquis de sa politique extérieure, et tout porte à croire que le Président des Etats-Unis, George W. Bush, n'est pas prêt à sacrifier cet atout pour faire plaisir au Président de la Géorgie, Mikhaïl Saakachvili. C'est sans doute la raison pour laquelle le chef de l'Etat géorgien s'est heurté à Washington à la neutralité parfaitement ostensible de la partie américaine qui a exhorté Tbilissi et Moscou à régler leurs différends sans recourir à la force.
D'où l'invité de marque géorgien à tempérament beaucoup trop chaud aurait sans doute pu tirer une conclusion extrêmement précieuse pour lui-même: aucun médiateur occidental, et même les tout-puissants Etats-Unis, ne pourra épargner à la Géorgie les contacts directs avec la Russie.