Le journalisme russe à la recherche d'une éthique professionnelle

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MOSCOU. (par Vladimir Simonov, commentateur politique de RIA Novosti)."En avant ensemble", organisation de jeunesse proche du parti au pouvoir à la Douma Edinaïa Rossia, a réalisé une opération secrète pour prendre la main dans le sac les journalistes vénaux. Des prête-nom ont versé aux rédactions de grands journaux russes des sommes importantes pour publier des articles notoirement bourrés de mensonges. Les uns ont parlé de brillante "dénonciation", les autres de provocation honteuse.

Sans avoir vérifié une seule ligne, les éditions ont volontiers ouvert leurs colonnes à ces opus commandités. Il ne restait plus qu'à "En avant ensemble" à citer les mots clés cachés dans les textes et à accuser les journaux de vénalité cynique. Jusqu'à ce jour, les jeunes agitent des pancartes devant les entrées des rédactions. "Nous voulons que ces journaux impriment cette phrase courageuse: "Nous publions des mensonges".

Beaucoup de Russes sont déjà convaincus que les médias nationaux ont échoué à l'épreuve de liberté de la parole, en substituant à cette liberté la vente de leurs pages et de leur temps d'antenne à ceux qui payent le plus. Et parmi les acquéreurs - les gourous des partis politiques, les spécialistes de la diffamation, de la fabrication d'affaires sulfureuses mettant en cause des personnalités politiques en vue, les lobbyistes d'intérêts mercantiles, les maîtres de la publicité clandestine et déloyale.

Il semble qu'un autre maître est venu remplacer l'Etat soviétique, le maître de la communauté des médias - madame Corruption. Et elle étouffe sans vergogne et brutalement le journalisme honnête, qui s'efforce de rester fidèle aux canons de l'éthique.

Si dans les premières années suivant le tournant effectué par la Russie en direction du marché, cette maladie des médias avait un caractère déclaré d'épidémie, voire même d'épidémie insolente de par ses symptômes, aujourd'hui la maladie est descendue dans les tréfonds de l'organisme, revêtant une forme essentiellement dissimulée, invisible pour l'observateur inexpérimenté. C'est un stade encore plus dangereux.

Le secrétaire général de l'Union des journalistes de Russie, Igor Yakovenko, tire une sombre conclusion: "Le journalisme est évincé des médias et cède la place à la propagande, aux gourous de la politique et autres manipulateurs de l'opinion publique, et au show-business".

Qui est le plus fatigué de tous par cet état de choses, il semble que ce soient les lecteurs et les téléspectateurs russes. Leurs protestations déferlent dans les chiffres sensationnels des sondages. Selon les données d'une étude récente réalisée par la compagnie ROMIR-Monitoring, 71% des Russes et 41% des journalistes approuvent l'introduction de la censure dans les médias. La majorité des mécontents rêve de la création d'un filtre éthique et moral qui protégerait le consommateur d'informations contre les grossières manipulations propagandistes, contre la noirceur politique et autres mensonges commandités.

Les états d'esprit de ce genre régnant au sein de l'opinion publique ont alarmé les parlementaires russes et tous ceux qui sont au centre de la critique de la société - les journalistes eux-mêmes. Il y a quelques jours, le comité de la Douma pour la politique informationnelle a organisé une table ronde avec les rédacteurs des plus grands médias électroniques et imprimés. Le thème du séminaire était le suivant: les problèmes de l'éthique professionnelle, y compris le degré de responsabilité pour la publication payante de matériaux notoirement mensongers et inexacts.

Les débats se sont avérés plus qu'opportuns. La veille, un certain journal moscovite publiait un faux, la "lettre de cinq congressmen américains", visant à discréditer l'ancien premier ministre Serguéi Kirienko. Sur cette lancée, un autre journal contribuait à susciter la panique parmi les titulaires de comptes bancaires en publiant la "liste noire", forgée de toutes pièces, des banques dont la fiabilité était prétendument douteuse aux yeux de la Banque centrale de Russie.

Les participant à la table ronde de la Douma ont vu deux moyens de sauver les médias des griffes de l'amoralité: le respect plus strict par la gent journalistique de Russie du code interne d'éthique professionnelle et des lois qui pourraient contribuer à cette noble cause.

L'expérience mondiale nous enseigne que la capacité de résistance d'un journal ou d'une chaîne de télévision à une pression extérieure est d'autant plus forte que les médias visés sont eux-mêmes économiquement plus puissants. Si bien que l'immunité d'un journaliste contre la corruption dépend en grande partie du montant de ses émoluments, lesquels en Russie laissent beaucoup à désirer. Ces axiomes ont suggéré aux députés l'idée du projet de loi "De l'indépendance économique des médias", qui confère à l'Etat le rôle de principal défenseur de la presse.

On prévoit qu'il opérera une coupe radicale dans les impôts qui obèrent les médias, ce qui leur permettra de s'approvisionner en papier, de régler leurs dépenses d'imprimerie et d'acquisition d'équipements techniques à des prix raisonnables et fixes.

Plus conforme à l'expérience internationale moderne est l'idée d'un autre projet de loi élaboré par la Douma sur la limitation du monopole exercé sur les médias. Ce projet de loi détermine les limites des paquets d'actions que peut concentrer dans son portefeuille un seul détenteur dans différents médias. Il est interdit de posséder en même temps plusieurs chaînes de télévision et plusieurs éditions imprimées visant un seul auditoire. Les auteurs du projet ne cachent pas qu'ils ont travaillé en se référant aux normes en vigueur dans les pays occidentaux.

La Russie présente cependant une spécificité nationale. Dans la pratique, l'application d'une telle loi requerrait un transparence de la propriété dont on ne peut aujourd'hui que rêver. Boris Berezovski, le magnat de la presse, qui se cache aujourd'hui dela justice russe à Londres, a vendu à une certaine époque les 49% d'actions de la "Première chaîne" de la télévision russe dont il était titulaire. Mais à qui ont échu ces actions? Dans le contexte du secret commercial protégeant leurs propriétaires et entourant leurs possessions, toute loi antimonopole est condamnée à patiner.

Les parlementaires russes pensent aussi à créer une chaîne de télévision publique sur le modèle de celles qui prospèrent avec bonheur aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, par exemple. La publicité en est bannie - il faut seulement payer l'abonnement. On a déjà calculé que son montant pourrait être de seize roubles seulement (0,5 dollar) par personne - somme modique, même pour les Russes aux revenus les plus modestes. La télévision publique, estiment les députés de la Douma, pourrait apaiser l'irritation d'une société harcelée par les émissions politisées et au contenu tendancieux, et par la publicité 24h/24 pour la bière et les tampax.

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