Ce sera la troisième élection du chef de l'Etat depuis que l'Ukraine a proclamé son indépendance en décembre 1991. Les premières élections présidentielles de 1994 furent remportées par l'ancien premier ministre du gouvernement et leader de l'Union des industriels et des entrepreneurs d'Ukraine, Léonid Koutchma, qui avait la réputation dans le pays d'être un "gestionnaire capable". Aux élections suivantes de 1999, il parvint sans mal à couper court aux ambitions présidentielles du leader d'alors des communistes, Petr Simonenko, et à se maintenir à son poste.
Mais son second mandat fut entaché par une série de scandales dans lesquels le président aurait pu perdre le pouvoir. Ce qui ne se produisit pas, mais sur la toile de fond des complications internes et de l'état préoccupant de l'économie nationale, Léonid Koutchma a estimé préférable de ne pas briguer un troisième mandat aux futures élections d'octobre. Son dauphin, qui a été soutenu par l'élite politique au pouvoir du pays, est l'ex-gouverneur du Donbass et actuel premier ministre d'Ukraine, Viktor Yanoukovitch.
Viktor Yanoukovitch est en lice avec le leader de l'opposition Viktor Youchtchenko qui a fait une carrière fulgurante. Issu d'une famille d'instituteurs de campagne, il est devenu, au milieu des années 90, président du conseil d'administration de la Banque nationale d'Ukraine et a rejoint les rangs de l'opposition en créant en 2002 le bloc électoral "Notre Ukraine". Aux dernières législatives, le bloc a obtenu quelque 25% des suffrages. Le fait que son actuelle épouse, la seconde du nombre, Ekaterina Tchoumatchenko, citoyenne des Etats-Unis, a travaillé au sein de l'appareil du Congrès, au Département d'Etat et au ministère des Finances, et même à la Maison Blanche, donne du piquant de la candidature de Youchtchenko.
Il semble que c'est précisément ce dernier détail biographique qui fait que les observateurs russes et étrangers sont enclins à présenter Viktor Yanouchtchenko comme le candidat sur lequel misent les Etats-Unis et l'Europe Occidentale. La visite de travail de Viktor Yanoukovitch à Moscou en juillet dernier et sa rencontre avec le président Vladimir Poutine fournissent des indications sur les sympathies de Moscou à l'égard du présidentiable ukrainien.
Par ailleurs, une analyse des propos de Youchtchenko permet de remarquer qu'il ne laisse passer aucune occasion de souligner l'importance particulière qu'il accorde à l'amélioration des rapports russo-ukrainiens.
Comme l'a déclaré à maintes reprises le leader de "Notre Ukraine", pour son pays, la Russie est un "partenaire unique et donc stratégique". Et d'autant plus grand est le regret suscité chez Youchtchenko par le fait qu'à la fin de dix années de gestion du président Léonid Koutchma le volume des exportations ukrainiennes vers la Russie est passé de 35-38% à 18%. En cas d'arrivée au pouvoir, le candidat de l'opposition promet d'inverser cette "tendance négative".
Bien que son bloc électoral appelle à l'adhésion rapide de l'Ukraine à l'Union européenne, Viktor Youchtchenko ne pense pas que son pays et la Russie se retrouveraient dans des barques séparées du fait de l'entrée de l'Ukraine dans l'UE. Le candidat de l'opposition rejette la façon de poser la question: où va l'Ukraine - vers la Russie ou vers l'Europe? L'opposition est ici malséante, estime Viktor Youchtchenko, c'est un peu comme si on demandait au locataire d'un appartement avec quel voisin de palier il a l'intention d'avoir de bonnes relations. Pour Viktor Youchtchenko, l'Europe de l'Ouest, c'est un immense marché mondial, disposant des "acheteurs les plus solvables", c'est pourquoi ici les intérêts économiques tant de la Russie que de l'Ukraine se rejoignent.
Cependant il convient de percevoir avec prudence les propos de Viktor Youchtchenko, non pas parce qu'en cas d'élection il pourrait les oublier. Mais parce que tout futur président de l'Ukraine, quel que soit son nom, risque de jouer un rôle purement représentatif.
L'actuel chef de l'Etat, Léonid Koutchma, s'efforce de réaliser dans son pays une réforme constitutionnelle destinée à faire de l'Ukraine une république parlementaire. Alors, le gouvernement serait formé sur la base de la majorité parlementaire - et pour le moment la majorité est détenue par les partisans de Koutchma. La Verkhovna Rada, c'est-à-dire le parlement ukrainien, élirait le président, ou bien les fonctions présidentielles, comme on peut en juger par la dernière variante d'amendements à la constitution, seraient confiées au premier ministre.
Ces amendements ont été approuvés en juin par la majorité de la Verkhovna Rada et sont actuellement examinés par la Cour constitutionnelle d'Ukraine. Pour être définitivement homologués, ces amendements devront recueillir en septembre les 2/3 des voix des parlementaires.
Certains politiques ukrainiens, et en premier lieu, bien entendu, Viktor Youchtchenko, s'efforcent de présenter cette initiative de Léonid Koutchma comme un signe de défiance de l'actuel président envers le candidat proposé par ce dernier, Viktor Yanoukovitch, et comme une tentative pour restreindre à l'avance les prérogatives de son éventuel successeur.
Quoi qu'il en soit, du point de vue de la Russie, l'élection présidentielle en Ukraine est un événement d'une portée exceptionnelle, avec en prélude une rude bataille électorale. Pour le moment, la cote de popularité des deux principaux candidats se maintient autour de 20%, mais Viktor Yanoukovtitch n'a pratiquement pas encore lancé sa propre campagne électorale, cependant que celle de Youchtchenko dure de facto depuis environ six mois déjà.
Il serait prématuré de dire aujourd'hui lequel des deux favoris a les faveurs de Moscou. Comme l'a récemment déclaré le président de la Fondation de politique efficace de Russie, Gleb Pavlovski, la Russie ne souhaiterait guère "investir dans le flou". Ce politologue influent a attiré l'attention sur le fait que derrière "les phrases enjôlantes" de Viktor Youchtchenko, on a du mal à palper un contenu politique concret. Par exemple, on ne distingue pas s'il est disposé à conférer au russe le statut de langue officielle ou de langue d'Etat, c'est-à-dire régler le problème qui suscite l'émotion de millions d'Ukrainiens russophones. Malgré la métaphore ronflante sur l'amitié entre les locataires des appartements d'un même palier, pour le moment Viktor Youchtchenko ne s'est pas exprimé nettement sur les questions du rapprochement avec l'OTAN, et sur le choix euro-atlantique.
Dans ce contexte vaporeux, la récente déclaration émanant de l'état-major électoral Yanoukovitch-Koutchma, disant que de la Doctrine militaire de l'Ukraine est exclue la thèse de la préparation du pays à l'adhésion à l'OTAN et à l'Union européenne, est un modèle de clarté. La Russie est aussi préoccupée par les faits d'ingérence extérieure massive dans le déroulement de la campagne électorale ukrainienne. Ainsi, l'OTAN adresse directement ses commentaires à la commission électorale ukrainienne - c'est une action sans précédent, impensable dans aucun pays d'Europe Occidentale. On note des déplacements intensifs d'émissaires politiques entre Kiev et les émigrés russes réfugiés à Londres, entre Kiev et l'ex-Yougoslavie. A tel point que lors de sa récente visite à Kiev, le président géorgien, Mikhail Saakachvili, a prédit la réédition en Ukraine du scénario géorgien de "révolution des roses".
Moscou souhaiterait miser non pas sur la personnalité des candidats, mais sur l'idée centrale qu'ils prônent. Et c'est la proximité des liens économiques dans le cadre des quatre pays rassemblés au sein de l'Espace Economique Unique qui répond le mieux aux intérêts de la Russie et del'Ukraine.