A la différence des autres parties belligérantes les Russes sont entrés en guerre sans savoir sûrement pour quoi ils le faisaient. Les dissertations traditionnelles dont les auteurs attribuent au tsarisme la volonté de conquérir les Dardanelles ne sont plausibles qu'en partie.
Les Dardanelles étaient évoquées plus souvent dans les rangs de l'opposition qu'à la cour impériale qui broyait du noir, ne sachant au juste si la Russie autocratique était dans le bon camp. Les empires allemand et autrichien lui étaient beaucoup plus proches que les démocraties française et anglaise. Quant à l'opposition libérale russe, elle voyait, au contraire, dans l'union avec Londres et Paris la garantie que le tsarisme serait d'une façon ou d'une autre obligé d'accepter une réforme constitutionnelle à la manière occidentale.
Même Nicolas II se rendait compte que l'empire russe qui ne s'était pas encore remis de sa défaite face au Japon et des bouleversements sociaux n'avait pas suffisamment de force pour faire la guerre. Les gens de son entourage et ses proches ne se lassaient pas de le lui répéter : d'une part, des hommes politiques compétents comme Witte puis Stolypine, d'autre part, l'impératrice et Raspoutine.
Piotr Dournovo, ancien directeur du Département de police et ministre de l'Intérieur, écrivait en février 1914 dans un mémorandum adressé à l'empereur : "Le principal fardeau de la guerre retombera incontestablement sur nous parce qu'il est douteux que l'Angleterre soit capable de prendre une vaste part à une guerre continentale et que la France, vu les pertes colossales qu'implique une guerre dans les conditions actuelles du développement du matériel de guerre, s'en tiendra plutôt à une tactique défensive. Alors c'est le rôle de bélier frappant l'immense épaisseur de la défense allemande qui nous sera imposé... Dans un pays vaincu une révolution sociale ne manquera pas d'éclater... La Russie représente sans nulle doute le terrain le plus propice à des bouleversements sociaux. Elle sera projetée dans une anarchie totale dont la fin ne se laisse pas prédire". Néanmoins, tout en prévoyant son sort, la Russie s'est laissé entraîner dans la guerre, sous la pression des alliés de l'Entente, de ses propres patriotes slavophiles et occidentalistes libéraux.
Dès le début des hostilités le plan des opérations militaires élaboré par l'Etat-major général russe a dû être modifié pour aider la France. D'après le plan, la Russie ne devait intervenir que contre l'Autriche et c'est seulement lorsque toutes les forces terrestres seraient concentrées qu'elle devait attaquer l'Allemagne. En réalité, l'armée russe s'est vue obligée de lancer une attaque en Prusse orientale au débotté, avant d'achever normalement la mobilisation. Le colonel Alfred Knox, attaché militaire britannique, avouait : "Le plan stratégique russe a été modifié dans l'unique but d'aider les alliés à l'Ouest".
La première offensive, quoique mal préparée, a permis de sauver la France d'une défaite rapide, a coûté des pertes énormes à la Russie et a miné les forces, nullement illimitées, de l'armée tsariste. La fille de l'ambassadeur anglais Buckenan, se remémorant cette époque, écrivait : "Il semblait qu'il n'y avait à Petrograd aucune famille qui n'ait été affectée par une perte cruelle. Des processions funéraires interminables venaient de toutes les gares". Tel est le prix que les Russes ont payé pour sauver Paris. Plus tard également les alliés ont plus d'une fois demandé une aide de Pétersbourg à des moments critiques pour eux et la Russie ne l'a jamais refusée à la France et à l'Angleterre.
Les unités russes ne se sont retirées des combats qu'à l'instauration du pouvoir des bolcheviks, défaitistes invétérés. Lénine fondait sur la guerre ses espoirs les plus radieux. La tâche semblait évidente : retourner le fusil de l'homme irrité contre le pouvoir en place. Dans une de ses ordonnances il écrivait: "La poursuite de cette guerre est seule capable de nous porter au pouvoir mais notre propagande doit se garder de le dire ouvertement".
Finalement l'année 1917 devint pour les soldats russes rompus non plus celle de la guerre mais celle de deux révolutions : la première, bourgeoise, éclata au printemps et la deuxième, prolétarienne, en automne. Les pertes de la Russie dans cette guerre furent les suivantes : un million sept cent mille morts et cinq millions environ de blessés et de mutilés. Cela aussi, les classes inférieures n'ont pas voulu pardonner cela aux classes supérieures en faillite.
Comme le prédisaient le policier Piotr Dournovo et le révolutionnaire Lénine, l'homme irrité a finalement déserté les tranchées pour se diriger sur la capitale.