Les avocats du chanteur se défendent comme ils peuvent, prétendant que des propos jugés ordinairement inacceptables en Russie ne sauraient être dans le cas présent qualifiés d'offensants, que leur client avait été avec juste raison rendu furieux par l'"incompétence professionnelle" de la journaliste et que par conséquent on pouvait estimer assez justifiée cette envolée: "de vos seins et de votre blouse rose, j'en ai par-dessus la tête".
47 pour cent des 1.500 Russes interrogés dans 39 régions du pays approuvent Svétlana Aroyan que personne ne connaissait jusqu'ici. Le célèbre Filipp Kirkorov n'a que 6 pour cent de défenseurs. Cette histoire remue le couteau dans la plaie de la mentalité russe: la décadence des moeurs qu'auraient provoqué dans la société les réformes de marché et, plus généralement, tout ce qui se serait produit dans le pays depuis 1992, année de la disparition de l'Union soviétique et de l'apparition du capitalisme russe.
Les habitants du pays ont beaucoup de griefs à l'égard de la privatisation des biens publics commencée au début des années 1990 et c'est la raison pour laquelle ils ne sont pas aux côtés des propriétaires de la compagnie Youkos poursuivis par la justice, des gens qui pour une bouchée de pain ont acquis des actifs considérables. Cependant, la décadence des moeurs et, comme corollaire, la montée de la criminalité, la chute de la natalité, la mise au chômage de la génération aînée et tout le reste figurent sur la liste noire russe très loin au-dessus de la "privatisation pillarde" et même du terrorisme tchétchène.
Ici la logique des Russes traditionalistes est simple: si la "Russie nouvelle" est une Russie débarrassée de toutes les notions sur ce qui est acceptable et inacceptable, alors ce marché est synonyme de destruction des principes d'existence de la nation. Et si dans la "Russie nouvelle" une star peut s'adresser en ces termes à une journaliste, alors ce n'est pas de cette Russie que nous avons besoin.
Dans cette histoire Filipp Kirkorov apparaît comme le représentant type de la nouvelle génération à qui tout est permis: accaparer des biens, asperger de boue les passants au volant d'une Mercedes et dire à l'adresse d'une journaliste: "hier vous maniez la serpillière mais aujourd'hui vous être assise ici au deuxième rang".
Ici il faut prendre en compte une particularité de la mentalité russe traditionnelle, qui n'apparaît pas du tout dans le sondage réalisé par le CREO. Si la victime de la star pop avait été un homme, la situation aurait été radicalement différente. Pour le gros de l'opinion publique, dans ce cas le journaliste aurait eu le droit légitime non pas de s'adresser à la justice, mais de grimper sur la scène et de flanquer son poing dans la figure du mal-appris. Seulement c'est une femme qui a été offensée. Faisons remarquer en passant que le Russe est en permanence irrité et rebuté par l'image purement américaine de la femme diffusée par les feuilletons télévisés: musclée, énergique, agressive, arpentant à grandes enjambées son bureau. Tout comme la majorité de l'opinion regarde d'un mauvais oeil ces jeunes femmes buvant de la bière au goulot, ce qui fait d'ailleurs l'objet de débats même à la Douma (chambre basse du parlement). La femme en Russie doit être féminine tandis que l'homme ou la patrie - dans le cas présent le tribunal - se doit de la défendre. Ce que nous voyons avec Svétlana Aroyan.
A propos, en essayant de convaincre le juge que la muflerie ce n'est pas de la muflerie, les avocats de Kirkorov ont indirectement mal servi non seulement leur client, mais encore l'idée même, nouvelle pour la Russie, de la compétition et de l'indépendance du barreau et placé sous un mauvais jour le concept encore inhabituel des procès pour atteinte à l'honneur et à la dignité. L'argument selon lequel leur client avait été trahi par ses nerfs, s'était fourvoyé et regrettait les propos qu'il avait tenus aurait peut-être été le mieux approprié sur le plan psychologique. Répétons-le: Kirkorov n'est pas seulement populaire, c'est encore une star. Seulement dans le cas présent pour lui ce n'est qu'une circonstance aggravante. Le même sondage a montré que près de 40 pour cent des Russes estiment que les vedettes du show business et de la télévision sont des gens comme tout le monde et qu'elles doivent respecter les normes de la morale et de la décence. Seuls 6 pour cent des sondés admettent que ces personnes "créatrices et exceptionnelles" peuvent se permettre des choses que ne peuvent pas les communs des mortels. Qui plus est, la plupart des Russes pensent que les célébrités de la télévision, modèles et idoles de la plus grande partie de la jeunesse, doivent se plier à des impératifs de la morale plus élevés que ceux qui sont émis aux gens ordinaires, a révélé l'enquête effectuée par le CREO.
Enfin, le langage ordurier est un problème particulier auquel se heurte la Russie. Le sondage a révélé une chose étonnante: quatre-vingts pour cent des Russes estiment que la culture et la grossièreté sont incompatibles. C'est étonnant parce que dans la vie quotidienne les Russes des deux sexes ont atteint un niveau inégalé en matière d'expressions ordurières, se livrant même sur Internet à des exercices de style sur le sujet. Mais ça, c'est le quotidien, l'Art et la Culture, c'est autre chose. Le CREO annonce que 80 pour cent des Russes pensent que le langage ordurier au cinéma, dans la littérature et le show business est une manifestation inadmissible de la déchéance et de la médiocrité. Alors, quand il est utilisé pour s'adresser en public à une femme...