A la différence d'Anatoli Kvachnine, un homme infatué et ambitieux, ayant toujours eu sa propre opinion, pas toujours adéquate aux réalités, sur le développement des forces armées, Youri Balouïevski n'affiche jamais publiquement son point de vue et, si cela arrive, c'est toujours avec l'assentiment de la direction. Il sait être en bons termes avec ses supérieurs et ses subordonnés. C'est un bon diplomate et la perspicacité ne lui fait pas défaut. Ce n'est pas fortuitement que l'administration du Kremlin l'a fréquemment désigné pour mener des négociations avec les Etats-Unis, l'OTAN, l'Union européenne et d'autres Etats et organisations sur les dossiers géopolitiques et stratégiques les plus sensibles. Depuis la réduction des armements stratégiques et jusqu'à la lutte conjointe contre le terrorisme. Le Kremlin espère probablement qu'à son nouveau poste Youri Balouïevski mettra scrupuleusement en application les idées et les thèses du président concernant la poursuite de la réforme et la construction des nouvelles armée et marine.
Cependant; le "chambardement" à la tête de l'armée ne s'arrête pas à la nomination du premier vice-ministre de la Défense et chef de l'Etat-major général des forces armées. Le jour où Anatoli Kvachnine était démis de ses fonctions et où Youri Balouïevski était nommé à ce poste, le président nommait au poste de premier vice-ministre de la Défense le général de corps d'armée Alexandre Belooussov, ancien commandant adjoint des troupes du District militaire du Caucase du Nord.
Cette nomination est en quelque sorte une surprise pour les experts militaires. Et pas seulement parce qu'il est peu fréquent que l'on passe d'emblée des fonctions de commandant adjoint de district à celles de premier vice-ministre. Généralement le prétendant à ce poste doit auparavant franchir plusieurs degrés hiérarchiques. Par exemple, il doit commander un district, ensuite assurer la direction d'un département principal à l'Etat-major général ou encore, au pis aller, devenir vice-ministre. Mais là, il s'agit d'une ascension en flèche. Mais ici Vladimir Poutine a une explication logique.
Alexandre Bélooussov n'est pas un nouveau dans l'armée, il a pris part aux opérations militaires au Caucase du Nord, en qualité de commandant adjoint, certes, mais ici l'expérience et les connaissances acquises valent cher. A ce nouveau poste, le général de corps d'armée va justement s'occuper de la préparation des troupes, régler des questions de très grande actualité pour l'armée et la marine, et le bagage qu'il a acquis au cours des opérations antiterroristes lui permettra d'entrer rapidement dans le vif du sujet. Les événements de ces derniers temps ont montré que la préparation des troupes était effectivement la pierre angulaire de l'élévation de la valeur combative des Forces armées russes. Ici Alexandre Belooussov a toutes les cartes en main.
Comme le supposaient certains médias, le chef du Département principal des cadres et de l'enseignement militaire, le général de corps d'armée Nikolaï Pankov; et le commandant du District militaire Léningradski, le général de corps d'armée Valentin Bobrychiev, ont été "recalés" pour ces fonctions de "commandement". Bien que connaissant bien Vladimir Poutine, Valentin Dobrychiev aura bientôt 60 ans, ce qui est la limite d'âge pour un général. Qui plus est, son inexpérience du combat a probablement été un élément qui a joué en sa défaveur. Le général Dobrytchiev n'a pas fait la Tchétchénie.
Les fonctions de premier vice-ministre pour la préparation des troupes ne seront assurément pas les seules à subir des changements. Celles de chef de l'Etat-major général vont être modifiées elles aussi. Pas seulement parce que ce poste est désormais occupé par le général Baloouïevski. Conformément à la nouvelle rédaction de la loi "De la défense", adoptée ce mois-ci par la Douma (chambre basse du parlement) et entérinée par le Conseil de la Fédération (chambre haute), l'Etat-major reste l'organe de gestion opérationnelle des forces armées, seulement l'axe essentiel de son activité est maintenant la préparation des plans stratégiques et tactiques d'utilisation des forces armées, ainsi que la planification nucléaire et le développement des forces stratégiques de dissuasion. Feront bien évidemment partie de ses fonctions le renseignement militaire (le Département principal du renseignement de l'Etat-major général n'est subordonné à personne), la préparation des réserves mobilisables, les conscriptions et d'autres problèmes que l'on n'évoque généralement pas dans la presse.
Au demeurant, d'autres remaniements sont attendus. Notamment à la tête des troupes terrestres, de la Marine de guerre, des Forces aériennes et de la Défense anti-aérienne. On pense que leurs fonctions dirigeantes seront amputées, qu'elles ne s'occuperont plus de la planification stratégique qui désormais relèvera entièrement de l'Etat-major général, et devront axer leur activité sur la formation des commandants et la préparation militaire, le perfectionnement de l'utilisation des troupes.
Ces changements seront apportés aussi bien dans le cadre de la réforme administrative entamée et réalisée activement par le Kremlin que dans celui de la construction des nouvelles Forces armées de la Fédération de Russie, dont les grandes lignes ont été tracées dans le rapport intitulé "Le Livre blanc de la défense" et présenté l'année dernière par le ministre Sergueï Ivanov.
L'armée se concentre sur de nouvelles fonctions, elle s'emploie à devenir moins onéreuse et plus forte, plus mobile et plus précise dans l'emploi de sa puissance. Non pas contre un ennemi imaginaire qu'elle s'était préparée à combattre des années durant, mais contre un ennemi concret et palpable. Contre le terrorisme international, la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs, le radicalisme ethnique et religieux, le trafic de stupéfiants et la criminalité organisée. Cela dit, elle reste prête à faire face à une éventuelle agression. Et aussi à apprendre à combattre au sein de forces internationales coalisées.
Or, pour ce faire il faut avoir non seulement une vision nouvelle de la sécurité et de la capacité défensive du pays, mais aussi des hommes nouveaux, disposés à matérialiser ces vues dans la vie. Ils commencent à apparaître progressivement à la direction des forces armées.