L' "hypothèse russe" semble donc l'emporter : en mai dernier, Forbes publiait la liste d'une centaine d'or, milliardaires et multimillionnaires russes. Beaucoup, de ces Cent, sont connus depuis longtemps et la publication de cette liste n'a rien changé dans leur vie. Mais il y a aussi ceux qui sont tirés pour la première fois de l'ombre. Faut-il dire que cela ne les a pas réjouis du tout ? Comme l'a expliqué l'une des personnes de cette liste, "le débat autour du sujet de la fortune dans notre pays ne provoque rien qu'une crise d'hypertension". Il n'est pas difficile de supposer que beaucoup, à Moscou, ont vu leur tension artérielle faire un saut après l'assassinat de Khlebnikov.
La presse mondiale a réagi différemment à l'assassinat du journaliste. The Wall Street Journal a tiré la conclusion, fâcheuse pour les Russes, qu'ils vivent dans un pays anormal, et a même invité les leaders mondiaux de demander à Poutine si un Etat de droit existait en Russie. Steve Forbes voit les choses autrement : pour lui, l'assassinat à Moscou est "une exécution à la gangster". Forbes a trouvé des mots de compassion pour la Russie elle-même : "Des capitalistes criminels (...) ont de fait dilapidé les actifs évalués à des milliards et des milliards de dollars de ce pays en détresse".
Paul Khlebnikov voyait la situation en Russie de la façon à peu près identique. Dans l'interview qu'il aaccordée aux Izvestia littéralement quelques heures avant l'assassinat, le journaliste se présente non comme un adversaire mais plutôt comme un partisan du président Poutine qui fait la guerre à l'héritage du régime eltsinien. "L'une des réalisations de Poutine, a alors affirmé Khlebnikov, réside dans le fait que de nombreux magnats russes ont changé pour le mieux leur comportement. Ils paient régulièrement leurs impôts, investissent dans des projets nationaux, participent à des programmes de charité". "Ils ont peur", dit l'intervieweur. "Et c'est bien s'ils ont peur, consentit Paul Khlebnikov. - On ne peut que saluer le principe du rétablissement du prestige de l'administration publique devant la société et les plus gros joueurs de cette société (...). Vous vous souvenez comment lui (Berezovski) s'est mis à déclarer, en 1996, que "nous gouvernons tout, nous avons fait élire un président et c'est normal" ?"
Et il n'y a pas eu ces dernières années d'autre assassinat commandité à Moscou dont l'élucidation fût aussi ardemment attendue en Russie.
Le pouvoir en rêve pour ne pas donner le prétexte aux affirmations pareilles à celles qui sont contenues dans cet article de Wall Street Journal. En rêvent aussi les services secrets russes, pour qu'on cesse de leur reprocher leur incompétence, et les journalistes, pour que l'enquête journalistique ne disparaisse en Russie comme le mammouth.
Et, bien sûr, les oligarques le souhaitent aussi. Pour ne pas être constamment soupçonnés.