Léon Tolstoï fut le premier à dire qu'Anton Tchékhov était un grand écrivain pour la Russie tout comme pour le monde entier. C'était il y a cent ans, lorsque la Russie apprit la nouvelle du décès de l'auteur de La Mouette, le 15 juillet 1904, alors qu'il se trouvait dans la cité thermale allemande de Badenweiler.
L'écrivain et dramaturge génial Anton Tchékhov est mort terrassé par la tuberculose en pleine force de l'âge, relativement jeune puisqu'il n'avait que 44 ans. La dépouille de l'homme de lettres fut transférée à Moscou pour être inhumée au cimetière Novodevitchi.
De son vivant Anton Tchékhov était connu, respecté et populaire mais pas célèbre. C'est alors que Lev Tolstoï avait clamé: "Tchékhov a créé pour l'ensemble du monde des formes d'écriture nouvelles, foncièrement nouvelles selon moi, que je n'ai rencontrées nulle part ailleurs. Faisant abstraction de toute fausse modestie, j'affirme que sur le plan de la technique, Tchékhov se situait bien au-dessus de moi".
A l'époque, ce jugement porté par Tolstoï avait été accueilli avec scepticisme, il avait semblé à beaucoup que le comte déjà vieillissant avait exagéré les mérites de Tchékhov. Cent ans plus tard nous constatons que les propos de Tolstoï avaient été prophétiques. De nos jours, en Russie Tchékhov en tant qu'écrivain est rangé aux côtés des grands classiques russes Pouchkine, Gogol, Dostoïevski, Tolstoï. Et en qualité de dramaturge il se trouve au sommet de la liste des plus grands créateurs du théâtre universel, en compagnie de Shakespeare.
Au demeurant, c'est peut-être en raison d'un concours de circonstances que Tchékhov s'est attaqué à la dramaturgie. En vendant les droits de toutes les oeuvres prosaïques écrite et non écrite à l'éditeur de Marx, Anton Tchékov n'avait conservé que le copyright de pièces de théâtre, un domaine qu'il commençait à explorer. C'est par ce créneau juridique que virent le jour cinq grandes pièces de Tchékhov: La Mouette, les Trois soeurs, La Cerisaie, Oncle Vania et Ivanov.
Aujourd'hui le nom de Tchékhov figure quasiment dans toutes les informations culturelles médiatiques diffusées en Russie, en Europe, en Amérique et partout ailleurs dans le monde.
Voici quelques exemples pris au hasard.
Au cours de la seule année dernière plusieurs dizaines de conférences ont été consacrées au génie russe: Colloque Tchékhov à Londres, conférence à Hofgeismar, Journées tchékhoviennes en Caroline du Nord, conférence à Varsovie. Une conférence internationale vient d'avoir lieu dans le village "tchékhovien" de Melikhovo, dans les environs de Moscou.
La nouvelle époque donne le jour à des mises en scènes inédites des pièces bien connues du public. L'hiver dernier le Biltmore Theatre de New York a donné en première la pièce de Regina Taylor Drowning Crow, sur le thème de La Mouette, dansée et chantée par les comédiens dans le style rap. Trois ans plus tôt, en Inde, Les Trois soeurs avaient été transposées à l'époque de l'empire Maurya.
Rien qu'en Allemagne et en Suisse, durant la saison 2003-2004 ce sont douze mises en scène de cette même pièce de Tchékhov qui ont été présentées, notamment par Michael Talheimer au Théâtre allemand de Berlin, Antoine Uitdehaag au Théâtre dramatique de Leipzig, et Peter Helling à Lucerne.
Le prestigieux Owford Companion to English Literature a fait une exception pour Anton Tchékhov en publiant un article sur l'écrivain russe entre des articles consacrés à Chaucer et à Chesterfield.
Le dramaturge irlandais O'Brien sollicite l'oeuvre de Tchékhov depuis plus de trente ans. En 1972, il a écrit sa propre version scénique des Trois soeurs, en 1998, il a créé la version irlandaise d'Oncle Vania, en 2001, il a mis en scène la nouvelle La Dame au petit chien avec pour titres The Yalta Game et adapté L'Ours. Enfin, en 2002, l'Irlandais a créé le drame Après la pièce, dans laquelle il décrit le sort de personnages de deux pièces tchékhoviennes: Sonia, de la pièce Oncle Vania, et Andreï Prozorov, des Trois soeurs, se rencontrent dans le Moscou soviétique des années vingt.
Aujourd'hui le nom de Tchékhov est honoré un peu partout en Russie et en Europe. Un domaine Tchékhov est soigneusement entretenu à Melikhovo, où sa maison détruite pendant la révolution a été reconstituée. A Yalta il y a une Villa Tchékhov et un jardin homonyme, celui qu'il avait planté sur le versant d'une montagne. A Nice, les autorités municipales ont élaboré un projet destiné à perpétuer le souvenir de Tchékhov. A Badenweiler on restaure l'hôtel où l'écrivain a rendu le dernier soupir.
Chaque année des monuments à Tchékhov sont inaugurés en Russie.
Par exemple, la veille du centenaire de la mort du dramaturge un monument a été érigé à Samara.
Anton Tchékhov n'avait jamais mis les pieds dans cette ville, pourtant ses habitants le considèrent quand même comme un compatriote. En effet, en 1898, une année de disette dans la région de la Volga, Tchékhov avait activement pris part à Moscou à une collecte de fonds pour les enfants affamés de la région de Samara.
L'humanisme était le leitmotiv de sa création et aussi de sa vie privée.
Selon un spécialiste de Tchékhov, John Murray, lorsque la littérature occidentale du XIXe siècle n'était pas à même de déterminer le caractère du mal qui la minait, lorsqu'elle s'extirpait d'une impasse pour retomber dans une autre, en Russie Tchékhov inconnu en Occident voyait clairement quelle voie il fallait emprunter. Aujourd'hui nous commençons à sentir combien Anton Tchékhov nous est proche. Demain nous comprendrons peut-être qu'il nous devançait infiniment.
