Corée du Nord: les réformes se poursuivent

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PYONGYANG, 7 juillet. (Par Dmitri Kossyriev, envoyé spécial de RIA Novosti). La Corée du Nord va probablement devoir se résigner à occuper sur les écrans la place d'honneur de l'empire du mal jusqu'ici occupée par l'Irak. Seulement il s'agit ici de la Corée du Nord montrée par une caméra déformante. Il y a aussi la Corée du Nord qui est beaucoup moins cachée aux étrangers qu'on ne le pense, surtout si ces étrangers sont russes, chinois ou encore sud-coréens, les voisins immédiats du dernier Etat communiste au monde.

L'aéroport international de Pyongyang est désertique comme un mausolée, mais il s'anime régulièrement lors de l'arrivée ou du départ des avions assurant la liaison avec les villes russes et chinoises proches. Les gens se déplacent aussi par voie terrestre.

Bien que ma visite précédente à Pyongyang n'avait duré qu'un peu plus de vingt-quatre heures, j'y avais rencontré à l'époque pas moins d'une cinquantaine de Russes: des écoliers de Vladivostok venus passer l'été sur le chaud littoral nord-coréen. Cette fois aussi mon séjour a été court, j'ai eu pour voisins d'hôtel les danseurs et les musiciens du célèbre ensemble d'Igor Moïsseev. Par contre, dans l'ascenseur on parlait beaucoup chinois.

J'espère que le lecteur ne me fera pas grief de recourir au traditionnel procédé consistant à comparer les impressions d'une visite précédente avec celles procurées par un séjour récent dans un pays quelconque. Surtout que cette visite antérieure en Corée du Nord remonte à l'été 2002, une époque où la réforme économique en était à ses premier pas dans le pays.

Cependant les discussions la concernant avaient été éclipsées par le "scandale nucléaire" de l'automne de la même année. A cette époque le Département d'Etat américain avait déclaré qu'en octobre 2002 des diplomates nord-coréens s'entretenant avec le sous-secrétaire d'Etat James Kelly avaient admis que leur pays mettait au point l'arme nucléaire. Les diplomates nord-coréens nient avoir fait de telles confidences. Quoi qu'il en soit, le thème "nucléaire" est quasiment le seul sur lequel on tombe lorsque l'on demande à Internet des informations sur la Corée du Nord. Le terme "réforme nord-coréenne" ne produit aucune réaction et c'est dommage.

Parce que la crise nucléaire provoquée par l'arrêt des livraisons de fuel américain pour les centrales thermiques nord-coréennes et le gel de la construction d'une centrale nucléaire nord-coréenne n'ont pas fait capoter la réforme de Pyongyang. Et même un bref séjour dans la capitale nord-coréenne le montre avec beaucoup d'évidence.

Si, il y a deux ans, le Pyongyang by Night était une ville plongée dans l'obscurité et désertique, aujourd'hui ce n'est plus le cas. La ville ne ressemble certes pas aux quartiers nocturnes de Tokyo ou de Séoul, mais les fenêtres des immeubles d'habitation sont éclairées et les trolleybus sillonnant les rues créent une certaine animation.

Le fuel arrive essentiellement de Chine. Les participants aux négociations à six - Moscou, Pékin, Washington, Tokyo, Séoul et Pyongyang - sur le dossier nucléaire coréen envisagent une reprise des livraisons de produits énergétiques au Nord, mais qui seraient payées non plus par l'Amérique, mais par la République de Corée et le Japon. En fait de produits énergétiques, il s'agira de courant qui sera probablement fourni par la Russie. La centrale hydroélectrique géante de Bureïsk récemment inaugurée a mis fin à la grave pénurie d'électricité que l'Extrême-Orient russe connaissait jadis. Et la quantité excédentaire produite par ce site pourrait très bien être exportée vers la République de Corée tout en restant partiellement au Nord. Au demeurant, de tels projets sont aussi à l'étude en marge des négociations à six.

Des automobiles ont fait leur apparition dans les rues autrefois vide de Pyongyang. Il y en a même beaucoup à l'aune des standards nord-coréens. Un enjolivement: les uniformes immaculés des "aiguilleurs de la rue", qui ne disparaissent des carrefours que par grands froids ou chaleurs caniculaires. Lorsque cela se produit les feux tricolores - consommateurs d'énergie - sont branchés. Les premiers accidents de la circulation ont été enregistrés. Une autre première dans l'histoire de la Corée du Nord: les panneaux publicitaires vantant les performances de la Heiparam (sifflement du vent), une petite cylindrée coproduite avec la Corée du Sud à partir d'un modèle Fiat.

Des téléphones portables sont désormais visibles. Ils ont été implantés par la Chine qui pour l'instant réclame 1.500 dollars pour le branchement et facture la minute de conversation 3,75 euros. Cette même Chine et la France ont ressorti des tiroirs un projet universellement connu, à savoir l'érection à Pyongyang d'un gigantesque gratte-ciel pyramidal de 105 niveaux. Ceci dit, ce mégachantier mis à part, la construction de logements plus sobres bat son plein à Pyongyang. Signe particulier: les grues sont absentes, tout se fait à la main.

Un autre résultat palpable des réformes: la tenue vestimentaire plus pimpante des passants. Le prêt-à-porter chinois est là. La Chine est assurément la première bénéficiaire des réformes nord-coréennes qui se traduisent principalement par davantage d'argent en tant que tel et par l'apparition des premiers embryons du marché de la consommation.

En Corée du Nord, pays doté du système de répartition communiste classique, l'argent ne courait pas les rues, certes, mais le problème c'est qu'il existait sous des formes trop nombreuses. Il y avait des wons pour les simples gens, des wons pour les responsables intermédiaires, des wons pour les hauts dirigeants, de l'argent particulier pour les étrangers. Tout ce système avait été copié sur ceux qui avaient été mis en place en URSS et en Chine au pic de leur économie communiste.

En Corée du Nord le début des réformes a été marqué par un relèvement des salaires et une baisse des prix. Qui plus est, aujourd'hui un seul won est encirculation au Nord. Il y a aussi des euros. Le pays est passé du dollar américain à l'euro il y a environ deux ans, "pour ne pas soutenir l'économie d'un Etat hostile". Pourtant, dans les magasins les caissières se font un plaisir de vous changer vos dollars en euros. Par contre, vous essuierez un refus catégorique si vous présentez des wons sud-coréens.

Les personnes vivant en permanence à Pyongyang prétendent qu'en matière de change il n'y a aucun problème, cependant des rumeurs circulent selon lesquelles les bureaux de change ne serviraient que les clients de confiance. Mais ces gens n'opèrent qu'avec le yuan, la monnaie de la Chine voisine qui officiellement n'a pas cours elle non plus.

Le salaire moyen en Corée du Nord est d'environ 6.000 wons. A titre indicatif disons que le kilo de riz coûte 200 wons et qu'il faut en mettre 20.000 pour une paire de chaussures en cuir. Seulement la plupart des gens portent des chaussures de toile à semelle de caoutchouc. Le changement essentiel, c'est que maintenant personne ne demande aux Nord-coréens quelle est l'origine des wons ou des euros avec lesquels ils se sont offert ce luxe qu'est une paire de chaussures.

Dans les grandes artères de la capitale il y a beaucoup d'échoppes de toiles qui rappellent fort l'Union soviétique de l'époque des premières expérimentations de Mikhaïl Gorbatchev. De ces échoppes, il y en avait déjà en 2002, mais elles étaient moins nombreuses qu'aujourd'hui. Elles sont gérées par les premiers commerçants privés - exception faite des paysans dans les marchés - et aussi par des employés de magasins d'Etat qui donnent libre cours à leur esprit d'initiative.

En 2003, un grand marché s'est ouvert à Pyongyang. Même les étrangers ont le droit de le visiter. (Avant ils ne pouvaient s'approvisionner que dans quelques magasins dans lesquels les autochtones n'avaient pas le droit d'entrer). Dans ce marché on peut acheter principalement des produits alimentaires et aussi des vêtementset des chaussures de fabrication chinoise et à des prix très accessibles. Ce qui ne le différencie guère des magasins ordinaires. Au demeurant, les économistes relèvent la tendance au nivellement graduel des prix. Ceux pratiqués au marché et dans les échoppes sont à peu de chose près les mêmes que dans les magasins d'Etat. Ce phénomène se différencie favorablement des processus qui s'étaient déroulés en Union soviétique et en Chine.

Les deux millions d'habitants de Pyongyang disposent de 187 magasins "à devises" ouverts à tous. Dans l'un d'eux, le Rakwon Department Store, j'ai découvert, en plus de tout un registre d'articles d'usage courant, des oeufs d'autruche (en Corée du Nord ces volatiles sont "levés dans des fermes), de l'huile d'olive made in Espania, des boissons fortes locales dignes d'attention et un vin à base de raisin sauvage laissant sur le palais des saveurs de prune et de noyau de cerise. Et aussi une collection de cognacs et de tequilas de belle tenue, des téléviseurs à écran plat et bien d'autres choses encore.

Les réformes ont dopé le commerce extérieur du pays, manifestement son volet importations. S'y retrouver dans les statistiques nord-coréennes n'est pas mince affaire, mais le commerce avec la Chine peut être évalué à un milliard de dollars l'an, avec une balance largement favorable à la grande voisine. Les échanges avec la Russie ne se montent qu'à 130 millions de dollars. De par son caractère, la coopération de la République de Corée avec les frères du Nord ressemble à ce que fait la Russie parce qu'en plus du commerce elle réalise aussi avec eux des projets conjoints, notamment dans la zone industrielle de Kaesong (les fondations de plusieurs usines existent déjà) et dans les monts Kumgang où un site touristique sera aménagé.

En ce qui concerne la coopération Russo-nord-coréenne, elle porte sur des projets réalisés en Russie ou 4.500 Nord-coréens travaillent, principalement dans des exploitations forestières. Toutefois, ily a tout lieu de prêter attention aux propos d'Alexandre Chouroubourine, le tout nouveau conseiller commercial de l'ambassade de Russie à Pyongyang, selon lesquels les ouvriers nord-coréens sont extrêmement disciplinés et aussi bien instruits et qualifiés. D'ores et déjà la Corée du Nord fournit à l'Extrême-Orient russe des pièces pour ordinateurs, de bonne qualité qui plus est.

Toutes ces observations sont autant d'enseignements utiles pour celui qui veut percer les dessous des négociations à six et les positions des parties qui y sont impliquées. La Corée du Nord représente pour ses voisins des potentialités économiques avec des retombées pas toujours éloignées.

Pour ce qui est de la poursuite des réformes, on ne peut faire que des suppositions. Cependant, le pays est en pleins changements, même si au premier abord il donne l'impression d'être resté le même qu'il y a quelques années: slogans accrochés aux toits des maisons, haut-parleurs qui dès le matin diffusent des marches tonifiantes rappelant la musique du second acte de Aïda, affiches montrant les agresseurs américains cloués au sol par des baïonnettes. Par contre, mieux vaut oublier les légendes sur les fenêtres dépourvues de rideaux. Des rideaux, il y en a. L'immense miroir de l'hôtel derrière lequel, comme cela a été maintes fois décrit dans des guides, des gens caméra en main surveillent les clients, je l'ai vu. Dans ma chambre à l'hôtel Korea. Mais je n'ai trouvé personne dernière, naturellement. Par contre, dans la chambre que j'occupais au 47-e étage de l'hôtel Yanggakdo, surmonté d'un restaurant presque désert pivotant sur lui-même au milieu des nuages, il n'y avait plus d'endroit où placer ce matériel de surveillance archaïque. Le miroir était tout simplement accroché au mur.

Comme nous le voyons, la "crise coréenne" n'a pas mis un terme aux réformes en Corée du Nord. Quoique, c'est indéniable, la rapidité avec laquelle les changements se produiront dans ce dernier pays de communisme radical dépendra énormément de son règlement.

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