Enfin, l'ennemi numéro un des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et du peuple irakien sera jugé. Mercredi, Saddam Hussein et onze de ses proches acolytes sont passés sous le contrôle du gouvernement intérimaire irakien, a annoncé un chef militaire américain anonyme.
La remise du dictateur a eu lieu de jure, et non pas de facto. Saddam Hussein reste sous la garde américaine, bien qu'il quitte la base militaire américaine située sous Bagdad où il a été détenu durant les sept derniers mois écoulés depuis sa capture en décembre 2003.
Les Américains ne pouvaient pas ne pas remettre l'ex-président irakien à ses compatriotes, parce que la législation internationale interdit au pays occupant de détenir des prisonniers après la fin de l'occupation.
Par conséquent, deux jours après l'accession de l'Irak à la souveraineté formelle, Saddam Hussein a cessé d'être un prisonnier de guerre et est devenu un détenu haut placé, mais tout de même un détenu ordinaire. S'il y a une fenêtre dans sa nouvelle cellule, il pourra voir à travers les barreaux les mêmes marines américains. Comme l'a reconnu le premier ministre du gouvernement intérimaire irakien Iyad Allaoui, le système pénitentiaire irakien n'est pas encore prêt à assurer la sécurité de Saddam et des dignitaires proches de son régime.
Parmi ceux qui passent également sous l'autorité de la Justice irakienne, figure beaucoup de personnages sinistres. Il s'agit de Taha Yassine Ramadan, l'un des deux vice-présidents de Saddam Hussein, accusé par les organisations internationales de défense des droits de l'homme de tortures et de massacres de dizaines de milliers d'Irakiens, Abid Hamid Mahmud al-Tikriti, chef sanguinaire du service de la garde présidentielle et, bien entendu, Ali Hassan al-Majid, plus connu comme "Ali chimique", responsable du gazage des villages kurdes en mars 1988.
Mais pourquoi ces onze personnages sont-ils les premiers à être jugés, en plus de Saddam Hussein? En effet, la fameuse liste dressée par les Etats-Unis comportait 55 scélérats, dont la plupart ont été arrêtés ou bien se sont rendus.
Les milieux juridiques russes font remarquer que l'enquête sur les affaires de l'ancienne élite au pouvoir de l'Irak a été entièrement confiée au groupe de quelques dizaines de procureurs, de juristes et de professionnels des services secrets américains appelé l'"Office pour les crimes du régime" (Regime Crimes Liaison Office). Ce groupe se trouve à l'ambassade des Etats-Unis en Irak et se substitue aux organes d'instruction irakiens, ce qui suscite déjà, avant le début des procès, de sérieuses appréhensions des organisations internationales de défense des droits de l'homme. "Qui juge: l'Irak ou l'Amérique?" se demandent ces milieux.
Quoi qu'il en soit, le choix des 11 détenus peut avoir deux explications. Il se peut que ce soient ceux au sujet de qui les enquêteurs américains de l'"Office pour les crimes du régime" ont recueilli les preuves les plus accablantes, à leur avis. Une autre hypothèse est que les détenus qui ont collaboré activement avec les Américains durant l'enquête ne seront pas transférés aux autorités irakiennes et, par conséquent, ne seront pas jugés. Les Américains voudraient les tenir, pour l'instant, hors d'atteinte des représentants de la défense.
Comme l'a expliqué Iyad Allaoui, les 12 personnages, y compris Saddam Hussein, peuvent être mis en accusation dès cette semaine, mais le procès de l'ex-dictateur s'ouvrira "dans quelques mois", pas avant.
Les sources de RIA Novosti parmi les experts russes spécialisés dans le Proche-Orient sont enclines à déceler dans cette remarque une incertitude des autorités irakiennes en ce qui concerne le moment où la situation sera favorable pour le procès.
Ayant accédé le 28 juin à la souveraineté formelle, l'Irak doit faire un saut dans l'inconnu. A leur avis, pendant l'attente d'un moment convenable pour juger l'ex-dictateur, la situation dans le pays risque de se dégrader au moins dans deux directions. Premièrement, la montée de la violence et du terrorisme est très probable. Les forces de résistance tenteront de saper le processus de normalisation et d'enfoncer, d'une manière ou d'une autre, un coin entre le gouvernement intérimaire irakien et l'administration des Etats-Unis. Deuxièmement, les leaders de diverses fractions politiques et religieuses de la société irakienne bigarrée peuvent se disputer le pouvoir.
Saddam Hussein n'est pas le plus terrible qui peut arriver au pouvoir à la suite d'une guerre civile en Irak.
Mais espérons que le tribunal créé en janvier à Bagdad spécialement pour juger l'ancien tyran et son entourage commencera effectivement à travailler dans quelques mois.
Certes, il y a des raisons valables pour juger Saddam Hussein.
Se souvenant des épisodes de l'histoire irakienne, les accusateurs ne manqueront pas de mentionner l'agression lancée par l'Irak contre l'Iran en 1980 qui a fait environ un million de victimes, dont 20 000 ont succombé aux effets des armes chimiques, insiste Téhéran. Ensuite, en 1988, des gaz ont été employés sur ordre de Saddam Hussein en vue d'étouffer une insurrection des Kurdes. En novembre 1990, l'Irak a attaqué le Koweit. Comme l'affirme la partie lésée, des centaines de Koweïtiens ont été exécutés, torturés ou emmenés en Irak, 700 puits de pétrole ont été incendiés. Israël est également prêt à avancer des accusations, car son territoire a été la cible des tirs des missiles "Scud" pendant la guerre du Golfe.
Mais le crime principal de l'ex-dictateur, ce sont 270 fosses communes découvertes sur le territoire du pays. Selon Iyad Allaoui, des centaines de milliers d'Irakiens de divers groupes religieux et ethniques assassinés par le régime renversé y ont été jetés.
Cependant, la gravité évidente des accusations ne garantit pas que le procès de Saddam Hussein sera facile pour les Etats-Unis et les autorités intérimaires de l'Irak.
Ainsi, l'épouse du dictateur irakien déchu a déjà formé une équipe de 20 éminents avocats occidentaux qui sont prêts à le défendre. Pour qu'un étranger puisse représenter un accusé devant le tribunal irakien, il faut l'accord de l'Union irakienne des avocats, a prévenu le ministre de la Justice Malek Dohane al-Hassan. L'équipe de Saddam Hussein est convaincue qu'elle obtiendra cet accord. En tout cas, le juriste français Emmanuel Ludot qui fait partie de cette équipe a déjà laissé entendre sur quoi se basera la stratégie de la défense.
Selon lui, Saddam Hussein réfutera la compétence de tout tribunal irakien en invoquant son illégalité et tout juge, pour le même motif. Selon la logique de la défense, ces institutions judiciaires et ces gens ont reçu leur statut à la suite d'une guerre qui a violé toutes les normes du droit international et qui a été menée sans le mandat du Conseil de sécurité de l'ONU, ce qui veut dire qu'elle était illégitime.
La défense objecte contre le procès en Irak. "Ce sera un procès de vengeance, de règlement de comptes", a déclaré Emmanuel Ludot. Le juriste avait en vue deux choses: le gouvernement intérimaire irakien est constitué des ennemis du détenu, de plus, ce n'est pas l'Irak qui mène l'enquête, mais les Etats-Unis, ils conçoivent la stratégie de l'accusation et financent l'activité du tribunal. Même en admettant que les Etats-Unis le font avec les plus nobles des intentions, ce procès paraîtra unilatéral aux organisations internationales de défense des droits de l'homme.
Voilà pourquoi de nombreux éminents juristes occidentaux, par exemple, Kenneth Roth, directeur exécutif principal de "Human Rights Watch", continuent à insister pour juger Saddam Hussein non pas en Irak, mais dans une institution internationale créée à l'instar du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie.
La mention de la Yougoslavie suggère l'idée que l'ancien dictateur irakien peut profiter du procès comme d'une tribune pour se justifier, ce que fait assez bien ces dernières années l'ancien président serbe Slobodan Milosevic. Il ne fait pas de doute que Saddam Hussein peut citer les faits qui ne plairont pas à l'accusation. Il est notoire que, pendant la guerre irano-irakienne, les Etats-Unis ont apporté un soutien multiforme à Bagdad.