Il ne serait pas étonnant que des appréciations à ce sujet soient émises aussi au Forum régional de l'ASEAN (ARF) à Djakarta, qui réunit les ministres des Affaires étrangères des pays d'Asie et du Pacifique. En effet, depuis déjà plus de dix ans la sécurité est le thème numéro un du ARF. Ces dernières années celui-ci se penche sur la "crise nucléaire" dans la presqu'île coréenne. Par conséquent Sergueï Lavrov, dont c'est la première visite en Asie en qualité de chef de la diplomatie russe, se rendra dans cette péninsule après avoir pris le pouls de l'opinion des dirigeants des pays du Pacifique sur ce problème. A Séoul Sergueï Lavrov examinera aussi avec ses interlocuteurs la date de la visite en Russie du président sud-coréen, Roh Moo-hyun. Cette visite avait été reportée suite à la procédure de destitution du chef de l'Etat engagée par l'opposition. Celle-ci ayant échoué dans sa tentative et, de surcroît, perdu les élections législatives, le président sud-coréen va pouvoir poursuivre sa politique de rapprochement avec le Nord et menerune politique étrangère plus autonome. Les nordistes et les sudistes ont cessé de s'invectiver à grand renfort de haut-parleurs installés de part et d'autre de la frontière, ils réalisent des projets économiques conjoints, leurs navires ont établi une liaison radio entre eux et c'est ensemble qu'ils font la chasse aux bateaux chinois qui braconnent les crabes dans ces eaux qui n'ont toujours pas été démarquées depuis la fin de la guerre intercoréenne.
Sergueï Lavrov va devoir aussi faire le point sur les réformes entreprises en Corée du Nord et voir si ce pays emprunte la voie vietnamienne, chinoise ou tout simplement nord-coréenne.
En d'autres termes, l'idée maîtresse de cette double visite réside dans ce que pour la Russie et les autres pays qui ont des intérêts dans la région la politique coréenne ne se résume pas au dossier nucléaire. Ce dernier ne saurait freiner les choses dans les autres volets de la politique coréenne.
La voie ferrée transcoréenne en passe de réunir les deux Corées avec raccordement sur le Transsibérien russe jusqu'à l'Europe est un de ces volets. Ce n'est pas là le seul moyen avec lequel les voisins de la Corée du Nord pourraient aider celle-ci à ouvrir son économie au monde extérieur, à améliorer le climat autour de cet Etat. Il y a aussi les questions énergétiques qui refont surface régulièrement aux négociations "nucléaires" à six à Pékin: livraison à la Corée du Nord de gaz ou d'électricité russe, modernisation des centrales thermiques construites avec l'assistance de l'URSS. Les pourparlers de Pékin montrent que ces desseins suscitent de l'intérêt et que la République de Corée pourrait ne pas être le seul pays à financer ces projets.
D'une manière générale, ces négociations à six, aussi lentes soient-elles, donnent des résultats. Après la paralysie initiale de la politique coréenne suite à la crise de l'automne 2002, elles ont aiguillé le dossier nucléaire sur une voie à part. Maintenant dans le cadre des négociations à six (les deux Corées, les Etats-Unis, la Russie, le Japon et la Chine) il est possible, dans un climat presque civilisé, de savoir si la Corée du Nord possède oui ou non des ogives nucléaires et comment cela peut être vérifié. Les parties peuvent parallèlement se pencher sur bien d'autres problèmes.
La préparation de la visite de Sergueï Lavrov a commencé bien longtemps avant la fin du round pékinois des négociations à six marquées d'ailleurs par des progrès inattendus. Quoique des incertitudes persistent: les nouvelles propositions des Etats-Unis doivent-elles être prises au sérieux ou bien ont-elles pour objectif essentiel d'inciter les partenaires à bout de patience à attendre jusqu'à la présidentielle américaine?
Il est évident qu'on ne saurait isoler indéfiniment le dossier nucléaire parmi les ifs, les étangs et les pavillons de la résidence de Diaoyutai. La prolifération des armes nucléaires est une source de préoccupations pour tous les participants aux négociations. Il est certain que tôt ou tard les Etats-Unis devront donner à Pyongyang des garanties de sécurité acceptables, tandis que la Corée du Nord devra lever toutes les suspicions quant à ses programmes nucléaires militaires et poursuivre les réformes avec le soutien des grandes puissances de la région, parmi lesquelles les Etats-Unis devraient bien entendu trouver une place.